une chenille blanchâtre dans une tige de maïs ouverte tenue par une main

Les foreurs des tiges survivent jusqu’à la saison suivante de culture du maïs dans les résidus de maïs .

© IRD - Paul-André Calatayud

Légionnaire d’automne en Afrique : un nouveau ravageur pour le maïs

Updated 02.03.2021

Au Kenya, l’étude de la présence des insectes nuisibles dans les cultures du maïs a montré qu’un nouveau ravageur, Spodoptera frugiperda, arrivé récemment, n’a pas remplacé les ravageurs existants : les différentes espèces nuisibles cohabitent désormais dans les champs, remettant en cause les stratégies de lutte mises en place jusque-là pour préserver les rendements d’une culture vitale pour les populations locales.

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La production de maïs est une des plus importantes cultures de céréales en Afrique subsaharienne. Au Kenya par exemple, le maïs est surtout cultivé par des petits exploitants agricoles, pour lesquels il représente un moyen de subsistance vital.

Parasitoids, the natural predators of stem borers, target the larvae.

© Benoist & Kaiser

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Dans ce pays, une équipe de chercheurs issus de l’International Centre of Insect Physiology and Ecology (icipe) à Nairobi et de l’Institut de recherche pour le développement s’est penché sur l’un des principaux facteurs de diminution de rendement du maïs, à savoir la pression exercée par des insectes nuisibles. Ceux-ci forment des interactions complexes avec la plante, mais aussi avec leurs parasitoïdes, leurs ennemis naturels qui se développant au détriment des nuisibles et contribuent in fine à limiter les dégâts occasionnés au cours des infestations : les spécialistes parlent d’interactions tritrophiquesInteractions entre trois niveaux trophiques (du grec tropho, «nutrition»): plante, ravageur et ennemis naturels

Envahisseur américain

« Jusqu’en 2016, le foreur des tiges du maïs (Busseola fusca), le foreur rose africain (Sesamia calamistis) et le foreur ponctué de graminées (Chilo partellus) – tous trois des papillons de nuit – étaient les principaux ravageurs du maïs en Afrique subsaharienne, pouvant engendrer des pertes de production de 10 à 80 % », explique Paul-André Calatayud, chercheur entomologiste à l’IRD, au Laboratoire Évolution Génomes Comportement Écologie de Gif-sur-Yvette. Mais à partir de 2017, un nouvel acteur est entré en lice : la légionnaire d’automne, Spodoptera frugiperda, venue du continent américain et débarquée en Afrique sans qu’on sache exactement comment. « Elle a d’abord été repérée au Ghana et au Bénin puis elle s’est ensuite dispersée à une vitesse fulgurante partout en Afrique subsaharienne – avant de continuer sa route vers l’Asie, détaille le chercheur. Cette expansion rapide s’explique entre autres par le fait que les femelles de ce papillon de nuit seraient capables de voler plus de 500 km en suivant les vents. » Le cocktail « nouveau ravageur » et « invasion rapide » a durement affecté le maïs africain : en quelques mois, la légionnaire était partout en Afrique subsaharienne. 

Plant de maïs infesté par des foreurs de graminées comme Busseola fusca

© IRD - Paul-André Calatayud

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Cohabitation plutôt que compétition

Si, d’un point de vue agricole, l’arrivée soudaine de la légionnaire a été une catastrophe, elle a été, d’un point de vue scientifique, une opportunité unique d’étudier comment les interactions tritrophiques autour du maïs s’en trouvaient modifiées. « Grâce aux données que notre groupe de travail a collecté sur le terrain depuis le début des années 2000 sur les foreurs de tiges du maïs et leurs ennemis naturels, nous avons pu suivre l’évolution de ces interactions avant, pendant et après l’introduction d’une nouvelle espèce invasive dans le système », rappelle Bonoukpoè Mawuko Sokame, entomologiste post-doctorant à l’icipe, spécialiste de la protection des cultures et de la modélisation des systèmes dynamiques.

Maïs infesté par la légionnaire d’automne

© Bonoukpoè Mawuko Sokame

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Une des questions que se posaient les chercheurs était notamment de savoir si la légionnaire allait remplacer une ou plusieurs des espèces nuisibles du maïs déjà installées, comme cela avait déjà été le cas lors d’autres précédentes invasions. « Nous avons été surpris de constater que ce n’était pas le cas. Dans les champs, la nouvelle espèce n’a pas remplacé les espèces existantes mais s’est installée à leurs côtés en tant que ravageur supplémentaire », poursuit-il. Entre autres raisons pour expliquer cette cohabitation, le fait que les ravageurs ne sont pas systématiquement en compétition : lorsque le maïs se trouve au stade végétatif, avant la floraison, la légionnaire s’attaque principalement aux feuilles du maïs, alors que les ravageurs préexistants, les foreurs de tiges, migrent dans les tiges de la céréale. Les foreurs changent même de plante et peuvent aller sur du sorgho, fréquemment cultivé avec le maïs – alors que cette céréale attire peu la légionnaire d’automne.

Des stratégies durables

« Il va désormais s’agir de comprendre comme ces nouvelles interactions affectent les stratégies qui avaient été mises en place dans le passé pour contrôler les espèces de ravageurs. Des parasitoïdes locaux pourront-ils naturellement contrôler la légionnaire ? Ce contrôle se fera-il au détriment du contrôle biologique déjà pratiqué contre les foreurs de tiges ? » s’interroge-t-il. Autant de pistes qui devront être étudiées, en parallèle de la poursuite des études sur le terrain. « L’agronomie est une science de la durabilité. Si nous voulons comprendre ces phénomènes complexes et en constante évolution, du fait de l’arrivée régulière de nouveaux ravageurs mais aussi de l’impact du changement climatique, il faudra être présent durablement sur le terrain. La mise au point de stratégies agricoles adaptées, nécessaires à la sécurité alimentaire de vastes populations, en dépend étroitement », conclut Paul-André Calatayud.