Des anchois, sortis de l'eau, en tas.

L’essentiel des cinq millions de tonnes d’anchois pêchées chaque année sur le courant de Humboldt est transformé en farine pour alimenter l’élevage.

© IRD - Arnaud Bertrand

Humboldt, un eldorado éphémère ?

Mis à jour le 20.06.2019

Mauvaise nouvelle pour les pêcheurs d’anchois péruviens et chiliens : le formidable écosystème marin qui les fait vivre depuis plusieurs décennies pourrait n’être qu’un éphémère eldorado… Les chercheurs des LMI PALEOTRACES(1) et DISCOH(2) explorent l’histoire ancienne du courant de Humboldt, pour anticiper son devenir.

« Le courant de Humboldt n’a pas toujours été aussi productif, commence le biologiste marin Arnaud Bertrand. Ce système océanique de l’océan Pacifique est même aujourd’hui à l’apogée de sa richesse biologique par rapport aux 25 000 dernières années. Et de nombreux indices suggèrent qu’il pourrait connaitre un appauvrissement significatif au XXIe siècle(3). »

Le courant de Humboldt ? C’est le nom de la circulation marine qui longe la côte ouest de l’Amérique du sud. Entrainé par les vents qui soufflent parallèlement à la côte, ce courant provoque une remontée vers la surface d’eaux venues des profondeurs. Le phénomène, qu’on appelle upwelling, draine vers la surface d’importantes quantités de nutriments qui permettent une forte production primaire alimentant d’énormes populations de zooplancton et de poissons.

Plusieurs bateaux de pêhce à l'anchois, en mer

La pêche à l'anchois mobilise au Pérou une véritable armada, tant industrielle qu'artisanale.

© IRD - Arnaud Bertrand

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L’upwelling le plus productif au monde

« Cette intense activité biologique et bactérienne consomme une grande partie de l’oxygène de l’eau, explique le chercheur de l’unité Marbec. L’anchois, qui supporte les eaux pauvres en oxygène - contrairement à d’autres espèces pélagiques comme la sardine ou le chinchard -, constitue donc la ressource halieutique la plus importante sur ces côtes sud-américaines. » L’anchois y est même si abondant que s’est développée dans la région depuis les années 1950 une formidable activité de pêche autour de ce petit poisson à la chair grasse. Engageant une véritable armada, autant industrielle qu’artisanale, la capture des anchois mobilise beaucoup de main d’œuvre et surtout d’investissements. Elle est la troisième ressource du PIB péruvien. Les cinq millions de tonnes pêchées chaque année ?soit 5 à 6 % des prises mondiales tous poissons confondus sont presque intégralement transformées en farines exportées pour nourrir les animaux d’élevage dans le monde entier, saumons, porcs, etc. Mais la population d’anchois qui se développe grâce à la prodigalité naturelle du courant de Humboldt varie sensiblement dans le temps. Et les scientifiques s’emploient à comprendre dans quelle mesure et pourquoi.

Faire parler les sédiments

« L’observation de la dynamique des populations de poissons dans la région s’appuyait jusqu’à présent sur les statistiques des pêches, et ne remontait donc que sur une soixantaine d’années », indique le paléo-écologue Renato Salvatecci, qui a mené ses recherches doctorales sur ce sujet au sein de l’unité LOCEAN de l’IRD. « Pour mieux connaitre leurs variations temporelles, nous sommes allés sonder les sédiments marins. Compte tenu de la faible teneur en oxygène de ce milieu, les débris organiques y sont peu dégradés, et restent préservés pendant des milliers d’années », complète le scientifique, actuellement post-doctorant à l’université de Kiel, en Allemagne. Avec des dispositifs de carottage sauvegardant la stratigraphie des sols prélevés, les scientifiques ont collecté les alluvions accumulées au fil du temps sur le plateau continental, à quelques centaines de mètres sous la surface du Pacifique. En étudiant les restes de poissons - écailles et vertèbres -, ils sont parvenus à retracer l’histoire des populations marines et leur abondance spécifique sur les 25 000 dernières années. Grâce à des analyses isotopiques et géochimiques des carottes de sédiments, ils ont aussi obtenu des informations sur la teneur en oxygène et sur la production de phytoplancton durant toute cette période. « Nous avons ainsi découvert que l’extraordinaire productivité actuelle de cet écosystème n’a commencé qu’au début du XXe siècle, indique le spécialiste des sédiments. L’activité de pêche industrielle s’est donc développée à une époque tout à fait exceptionnelle de l’histoire du courant de Humboldt. » Et pour les scientifiques, cela n’augure rien de bon…

Un bateau de pêche en train de sortir son filet avec le mat de charge

Une intense activité de pêche s’est développée depuis les années 1950 sur les côtes du Pérou, pour exploiter l’extraordinaire abondance d’anchois sur le courant de Humboldt.

© IRD - Arnaud Bertrand

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Déclin annoncé

« Indépendamment de la forte pression anthropique exercée sur la ressource, le système basculera nécessairement vers un niveau de moindre productivité dans le contexte du changement climatique », estime Arnaud Bertrand. En comparant les observations du climat antérieur et des prévisions des modèles climatiques, les scientifiques proposent un scénario possible pour le XXIe siècle. Selon eux, le courant de Humboldt pourrait s’acheminer plus ou moins brutalement vers des conditions proches de celles observées il y a 11 500 à 19 000 ans : une faible productivité primaire, une intensification du déficit en oxygène des eaux et une faible productivité en poissons pélagiques - anchois, sardines...

« Ces perspectives devraient inciter les acteurs à anticiper le déclin annoncé de la ressource. Une meilleure valorisation des captures, qui ne seraient plus destinées à être transformées en simple “fourrage” pour l’élevage, mais utilisées directement pour la consommation humaine permettrait de maintenir un haut niveau d’emplois dans le secteur de la pêche de la région », conclut Arnaud Bertrand. 


Notes : 
1. Laboratoire mixte international « paléoclimatologie tropicale : traceurs et variabilités » (IRD unité mixte de recherche LOCEAN /Université fédérale Fluminense- Niteroi, Brésil / Université de Antofagasta - Antofagasta, Chili)

2. Laboratoire mixte international « dynamiques du système du courant de Humboldt » (IRD unités mixtes de recherche MARBEC, LOCEAN, LEMAR et GET/ Instituto del Mar del Peru - Callao, Pérou)

3. Renato Salvatteci, Dimitri Gutierrez, David Field, Abdel Sifeddine, Luc Ortlieb, Sandrine Caquineau, Tim Baumgartner, Vicente Ferreira & Arnaud Bertrand. Fish debris in sediments from the last 25 kyr in the Humboldt Current reveal the role of productivity and oxygen on small pelagic fishes, Progress in Oceanography, 28 mai 2019 ; doi : 10.1016/j.pocean.2019.05.006


Contacts : Arnaud Bertrand - UMR MARBEC / Renato Salvatteci - Université  de Kiel, Allemagne