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Le lac Barombi, au Cameroun

© IRD/Univ. Potsdam/Y. Garcin

La forêt d’Afrique Centrale, témoin des premières sociétés d’agriculteurs

Mis à jour le 21.02.2019

Les Hommes seraient à l’origine des transformations de la forêt tropicale humide d’Afrique centrale voilà 2 600 ans. Ils y ont développé de nouvelles pratiques agricoles et adopté la métallurgie du fer : des évolutions qui ont durablement transformé leur environnement.

Voilà 2 600 ans, la forêt tropicale humide d’Afrique Centrale a connu une transformation drastique : diminution du couvert arboré et apparition de savanes. Ces vingt dernières années, les scientifiques ont expliqué cette « crise forestière » par l’aridification du climat régional. Une étude interdisciplinaire 1 alliant géochimistes, paléoclimatologues et archéologues, vient de démontrer que les activités humaines auraient fortement modifié le paysage de la région et seraient la cause de cette crise.

 

De nouveaux témoins de l’histoire

Dans un premier temps, en 2014, les chercheurs prélèvent une carotte sédimentaire au fond du lac Barombi au Cameroun. Objectif : décrypter l’histoire du climat et de la végétation durant la période géologique de l’Holocène qui a débuté il y a 11 500 ans. Le géochimiste et paléoclimatologue Pierre Deschamps a participé à cette campagne de carottage.

 


Les sédiments prélevés durant le carottage contiennent, entre autres, des cires provenant de la couche supérieure des feuilles des plantes. Elles les protègent de différents stress comme l’abrasion du vent, la lumière ou le stress hydrique. Résistantes, les cires s’accumulent au fond du lac et offrent aux scientifiques un témoignage précieux des variations du couvert végétal et des précipitations durant la crise forestière. Yannick Garcin, géochimiste et paléoclimatologue, a pu analyser ces deux  indicateurs sur les mêmes molécules de cires, extraites des sédiments grâce à un dispositif combinant chromatographie en phase gazeuse et spectrométrie de masse isotopique.


Écouter l'interview de Yannick Garcin


Résultats : les sédiments montrent un accroissement significatif de la végétation typique de la savane au détriment de la forêt dense pendant cette crise forestière qui aurait duré localement 600 ans. Ils mettent également en lumière l’absence d'un changement du régime des précipitations à cette époque. Ces données confirment donc la contraction de la forêt environnante durant la crise mais remettent en question son explication uniquement climatique.

 

Déforestation et progrès technique

Poterie reconstituée de l'Âge du Fer Ancien, vers 2000 BP (Lolabé, Cameroun)

© IRD - Université de Postdam - Yannick Garcin

Bloc de texte

« Ces informations sont à associer à la présence importante de sites archéologiques datés de cette même période , souligne l’archéologue Geoffroy de Saulieu. En effet, cette fragmentation de la forêt et l'apparition de « zones ouvertes  », de type savane, correspondent à un pic démographique et à l’introduction de la métallurgie en Afrique centrale atlantique : nous y avons retrouvé de nombreux déchets de production de fer. » Les habitants de la forêt ont entrepris de la défricher pour mettre en place de nouvelles pratiques telle que l’agriculture sur brûlis. Ils ont commencé à planter des palmiers à huile, des raphias, des arbres fruitiers et du mil. Chasseurs, ils élevaient également quelques chèvres. 

La forêt a été ainsi modifiée en profondeur durant cette période de développement humain et technique. Il faudra attendre un effondrement démographique et des pratiques agricoles aux impacts moins importants sur la végétation pour qu’elle se régénère. « Cette étude permet de reconsidérer le passé de la région, estime le chercheur. Aujourd’hui, les nombreux sites archéologiques présents dans les forêts d’Afrique Centrale - plus de 460 - sont les témoins de cette époque de progrès. Ils montrent que les régions intertropicales sont aussi des espaces de développement où les hommes ont été acteurs de leur expansion. Ils n’ont pas uniquement subi leur environnement mais ont su le modeler.  »

 Lien direct vers l'animation : http://flv.ird.fr/crise_forestiere

  


Note :
1. Y. Garcin, P. Deschamps, G. Ménot, G. de Saulieu, E. Schefuß, D. Sebag, L. M. Dupont, R. Oslisly, B. Brademann, K. G. Mbusnum, J.-M. Onana, A. A. Ako, L. S. Epp, R. Tjallingii, M. R. Strecker, A. Brauer and D. Sachse (2018). Early anthropogenic impact on Western Central African rainforests 2,600 y ago, PNAS.


Contacts : pierre.deschamps@ird.fr / geoffroy.desaulieu@ird.fr / yannick.garcin@geo.uni-potsdam.de