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Des enfants sont accompagnés par un soignant au Centre de Traitement Ebola de Donka au centre hospitalo-universitaire de Conakry.

© IRD / Philippe Msellati

« La peur joue un rôle déterminant dans une épidémie d’Ebola »

Mis à jour le 22.05.2019

Alors qu’une flambée épidémique touche depuis  le 9 mai la région du Bas-Uélé dans le nord de la République Démocratique du Congo, l’anthropologue de la santé Alice Desclaux revient sur la question du confinement et des craintes qu’il engendre.

 

  • A l'aune de vos travaux sur l'épidémie en Afrique de l'Ouest, quel regard portez-vous sur ce nouvel épisode épidémique ?

Alice Desclaux : Cette flambée épidémique a été diagnostiquée rapidement et a fait l’objet d’une médiatisation au niveau mondial alors que le Bas-Uélé est une région difficile d’accès. La maladie à virus Ebola associe des peurs anciennes, celles liées de manière générale à la transmission et à l’épidémie, et les dimensions contemporaines de vitesse et de globalisation. Il faut s’attendre à la multiplication de ce type d’événement pour plusieurs raisons. Un phénomène épidémiologique limité prend une ampleur considérable du fait de l’efficacité croissante des moyens de diagnostics et du déploiement immédiat des institutions de santé publique et humanitaires globaux qui utilisent des outils médiatiques de diffusion quasi-instantanés.

Alice Desclaux

© IRD

Bloc de texte
  • En quoi et comment la peur d'Ebola influe-t-elle sur la mise en place de politique de santé publique ?

AD : Ebola est un exemple type de maladie infectieuse sur laquelle la peur joue un rôle déterminant du fait de sa létalité élevée, d’un imaginaire anxiogène et des incertitudes scientifiques. Sous l’effet de la peur, les stratégies de prévention mises en place sont maximalistes et génèrent des effets pervers. La fermeture des frontières est par exemple une solution simpliste mise en avant par de nombreux acteurs politiques. D’une part, les frontières sont poreuses et d’autre part, l’impact économique est majeur, comme on a pu le constater entre la Guinée et le Sénégal lors de la précédente épidémie. Les stratégies de contrôle et d’information aux frontières sont plus efficaces que leur fermeture, notamment parce qu’elles sont mises en place avec les populations plutôt que contre elles.

Par ailleurs, il est nécessaire d’évaluer les stratégies de santé publique en termes de biosécurité. Par exemple, est-ce que les équipements imposants de protection individuelle des soignants ne sont pas excessifs alors que cette maladie n’est pas contagieuse par voie aérienne ? Si une mesure provoque la peur et des refus d’hospitalisation, il est préférable de favoriser d’autres mesures qui, à niveau de protection égal, maintiennent la confiance entre soignants et soignés – ce qui suppose d’évaluer précisément ces aspects.

  • Le confinement des personnes "en contact" avec des malades est l'une des mesures de la riposte à l’épidémie. Comment ces situations sont-elles vécues ?

AD : Il s’agit, selon l’OMS, d’une distanciation sociale, accompagné d’un suivi sanitaire. Les personnes ayant été en contact avec un malade sont surveillées pendant 21 jours et il leur est demandé de rester à leur domicile pour faciliter cette surveillance et éviter d’exposer d’autres personnes. Or, une petite minorité de ces personnes identifiées comme « contacts » se sont ensuite révélées atteintes par Ebola au cours de l’épidémie ouest-africaine.

La distanciation sociale n’est pas sans effets délétères : elle pose d’abord un problème économique. Les contacts confinés, s’ils disposent d’un emploi pérenne, peuvent continuer à percevoir un salaire. Mais la majorité des Africains travaille de manière précaire et perd ses revenus, notamment dans le secteur informel. La distanciation génère également l’isolement et de l’angoisse1 : les personnes contacts imaginent qu’elles sont infectées. On observe que les tiers, insuffisamment informés, les considèrent comme des malades et les accusent de transmettre Ebola : ils sont victimes d’ostracisme et d’agressivité. A la fin du confinement, les contacts peuvent perdre leur emploi et souffrir de rejet. 

  • De quelles manières les systèmes de surveillance pré-épidémique contribuent-ils à maîtriser ces crises sanitaires ?

AD : Les dispositifs de surveillance et d’enregistrement des données sanitaires, et les nouveaux dispositifs d’alerte à base communautaire, favorisés par les outils actuels de communication, permettent de faire remonter des informations rapidement. Ils sont efficaces surtout lorsqu’ils sont connus depuis longtemps par la population et lorsque celle-ci a des relations de confiance avec les acteurs sanitaires. Mais plusieurs aspects peuvent limiter leur mise en œuvre, comme actuellement les défaillances des réseaux de communication dans la région du Bas-Uélé.

Ces systèmes peuvent aussi avoir des effets sociaux non souhaités. Les personnes signalées lors des alertes sont isolées dans les centres de soin en attendant les résultats du laboratoire. Ces « cas suspects » qui s’avèrent en majorité non infectés vivent une angoisse majeure et peuvent être stigmatisés à leur sortie. Enfin, les populations peuvent signaler des personnes sous l’effet de la peur ou de préjugés plutôt qu’en présence de signes médicaux correspondant aux définitions de l’OMS. Ainsi, on a décrit le cas d’une personne qui ne présentait aucun symptôme mais qui a été confinée pendant trois semaines parce qu’elle venait d’un pays touché par une flambée épidémique.


Note

1. Peur et confinement. Perceptions du suivi des contacts et impact social au Sénégal et en Guinée, Alice Desclaux, Moustapha Diop et Stéphane Doyon. Dans « La politique de la peur, MSF et l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest ». M. Hofman, S. Au. 2017


Contact : Alice Desclaux