Grenier des hauts-plateaux boliviens

4500 greniers ont été identifiés dans cette région des hauts-plateaux boliviens

© P. Cruz

L'agriculture andine, l’histoire d'une adaptation

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En Bolivie, l'essor de l'agriculture durant la période préhispanique a permis aux populations de surmonter une longue période de climat défavorable. Les sociétés locales, peu hiérarchisées, ont su mettre en place des techniques de production durables, pouvant être des sources d'inspiration pour faire face aux changements globaux actuels.

Le quinoa, la petite graine andine qui a envahi les assiettes occidentales ces dernières années, voit aujourd’hui un pan de son passé révélé. Une équipe de chercheurs franco-argentins (IRD, CNRS, CONICET?Consejo Nacional de Investigaciones Científicas y Técnicas (Argentine)) vient de reconstituer les modalités de sa production durant la période préhispanique, du 13ème au 15ème siècle1. « Des graines de quinoa datant de cette période ont été trouvées dans des silos de la région du salar d’Uyuni, sur les hauts-plateaux du sud-ouest de la Bolivie, entre 3 700 et 4 200 mètres d’altitude, précise l'agro-écologue Thierry Winkel, de l’IRD. Dans 48 villages archéologiques, nous avons identifié plus de 4 500 greniers, destinés à la conservation de ces graines de quinoa. Ce nombre élevé de silos est étonnant et témoigne de la capacité des sociétés passées à générer d’importants excédents agricoles. »

 

Faire face au refroidissement climatique

Un constat inattendu dans un milieu désertique de haute-montagne, aux conditions de production particulièrement difficiles, d’autant que le climat s’assèche et se refroidit fortement durant cette période. Paradoxalement, les populations réagissent à cette dégradation du climat en intensifiant l'agriculture. En sont témoins les vestiges de parcelles cultivées s'étendant sur des milliers d'hectares : ces aménagements modestes –alignements de pierres, murets– freinent l'érosion du sol et favorisent l'infiltration de l'eau. La jachère biannuelle pratiquée sur ces terrasses permet également de constituer une réserve d'eau, précieuse dans ce milieu très aride.

« Une connaissance fine de leur milieu et ces techniques durables leur ont permis d’accroître les récoltes et donc, de les stocker pour les années difficiles ou d'échanger ces surplus avec les habitants des régions voisines, poursuit le chercheur. En échange de sel et de quinoa, ces populations ont pu se procurer du maïs, de la coca, du bois, mais aussi des plumes d'oiseaux tropicaux. » L’organisation spatiale des villages reflète une vie en communauté sans espace hiérarchisé : temple, lieu de pouvoir ou habitations plus vastes. Le quotidien s'organise principalement autour de patios et de greniers. Ces vestiges mettent en lumière une société très peu centralisée, structurée autour d'unités familiales.

Les vestiges montrent une société structurée autour d'unités familiales, sans système de défense.

© L'Avion jaune

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Une singularité toujours d’actualité

Ces particularités se retrouvent aujourd’hui dans les communautés de la région, constituées principalement de petits producteurs, où chacun à son tour est appelé à prendre des responsabilités collectives. Ces populations ont conservé une grande part des savoirs agricoles de leurs ancêtres, en y intégrant l’utilisation du tracteur pour étendre les surfaces cultivées. Jusqu'au début des années 2000, 90 % du quinoa consommé dans le monde provenait des hauts-plateaux boliviens, une production aujourd’hui concurrencée par le Pérou. « Ces exemples d'adaptation aux changements climatiques passés ou actuels montrent que les populations locales ont les moyens de faire face au réchauffement à venir, estime Thierry Winkel. La mise en place de techniques agricoles durables peut être le fruit d’une société très peu centralisée. Ces résultats confirment les recherches récentes menées ailleurs dans le monde – anciens Mayas d'Amérique Centrale, Pueblos des États-Unis – qui éclairent le rôle de ce type de sociétés et remettent en question les modèles classiques d’évolution sociale. »


Notes

1. P. Cruz, T. Winkel, M.-P. Ledru, C. Bernard, N. Egan, D. Swingedouw, R. Joffre. Rain-fed agriculture thrived despite climate degradation in the pre-Hispanic arid AndesScience Advances(2017).


Contacts : thierry.winkel@ird.fr / richard.joffre@cefe.cnrs.fr / pablocruz@conicet.gov.ar