File d'attente devant une banque en Inde

File d'attente devant une banque pour tenter d’échanger les anciennes coupures de 500 et 1000 roupies

© IRD / I. Guérin

Le coût social de la démonétisation indienne

L’analyse des conséquences du retrait inopiné d’une partie des billets de banque en circulation en Inde, voilà un an, a été au cœur de travaux d’économistes. Ils montrent l’impact de cette mesure sur différents acteurs, la résilience du corps social et la vulnérabilité accrue des plus fragiles.

Pour être bonnes, les surprises doivent être gardées secrètes. Mais elles doivent aussi être bien préparées et leurs effets anticipés. Manifestement, celle suscitée voilà tout juste un an?Le 8 novembre 2016 à 20 heures. par l’annonce de l’invalidation immédiate des deux plus gros billets en circulation en Inde, ne l’avait pas été. Selon les termes de ce discours du premier ministre Narendra Modi, les Indiens devaient échanger toutes les coupures en leur possession auprès des banques, dans un délai assez bref. « Cette mesure inattendue passe à côté des principaux objectifs affichés, et elle contribue à précariser davantage les populations les plus vulnérables », estime la socio-économiste Isabelle Guérin, co-auteure d’une récente publication sur le sujet1. Les scientifiques de l’IRD menaient à cette époque des recherches sur l’économie des ménages dans les régions rurales d’Inde du Sud. Ils ont collecté des données juste avant et après ce choc politique et sont des observateurs privilégiés de la crise consécutive et de ses impacts2.

   

Une économie sans cash

Le but initial de cette opération de démonétisation était de « lutter contre la corruption, l’économie illégale, les faux billets et le terrorisme ». Par la suite, d’autres objectifs ont été avancés, dont celui de promouvoir une économie sans cash. Cette digitalisation des paiements devait « mettre fin à l’exploitation des travailleurs » et permettre aux plus pauvres d’accéder à divers avantages comme l’assurance maladie… En réalité, l’opération s’est heurtée à des difficultés insurmontables, entraînant de graves pénuries de liquidités, et le pays a été plongé dans un chaos indescriptible pendant trois mois.
En matière d’assainissement de l’économie, les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des ambitions de départ. « Les grands acteurs de l’économie illégale ont su sans peine développer des stratégies pour écouler leurs liquidités, observe l’économiste du travail Christophe Jalil Nordman. Certains d’entre eux ont ainsi payé des mois d’avance de salaires à leurs employés, ou remboursé prématurément des dettes en coupures démonétisées, ou encore diversifié leurs activités  en investissant sur de nouvelles terres agricoles et de nouveaux marchés ». Les anciennes coupures ont en effet continué à circuler un certain temps, de manière illégale, permettant aux détenteurs de cash de les écouler.

En Inde, 98 % des transactions se font en liquide

© IRD / J.-L. Duprey

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Résilience et solidarités interpersonnelles

Pour l’immense majorité des habitants de ce pays, où 98 % des transactions se font en liquide, l’équation s’est avérée bien plus complexe. Faute de cash disponible, les agences bancaires ont converti en dépôt tout ou partie des sommes ramenées en anciens billets. Les Indiens sont restés sans argent liquide pour subvenir aux besoins du quotidien. « Heureusement, et nos enquête menées auprès des ménages et des individus l’ont montré, la société indienne est résiliente, explique Isabelle Guérin. Les réseaux interpersonnels, dont le rôle est fondamental dans l’accès au travail, aux ressources et au crédit, ont fonctionné comme un filet de sécurité salvateur dans ces circonstances ». De fait, des entrepreneurs ont rémunéré leurs employés journaliers à terme ou en nature, des épiciers ont fait crédit à leurs clients jusqu’à résolution de la crise, les familles et alliés de caste se sont aidés pour surmonter l’épreuve. Au bout du compte, les outils bancaires n’ont pris le pas ni pour les paiements ni pour l’épargne. La bancarisation attendue n’est pas non plus au rendez-vous.

   

Dépendance et sujétion accrues

Finalement, dans cette société très hiérarchisée socialement, l’addition est la plus lourde pour les individus et les groupes les moins bien insérés. Ainsi, les membres des basses castes, ne disposant pas de réseaux interpersonnels efficients, ont moins profité des mécanismes de solidarité. Leur dépendance vis-à-vis d’autres acteurs plus puissants a pu s’en trouver accrue. Les femmes aussi sont grandes perdantes dans cette opération.  Elles ont souvent du révéler au grand jour - avec les risques de captation induits -, une épargne jusqu’alors tenue secrète. « Certains travailleurs pauvres font également les frais de cette mesure. Saisonniers payés d’avance pour écouler des liquidités, ils se trouvent engagés dans des rapports de sujétion accrue à l’égard de leurs employeurs », conclut Christophe Jalil Nordman.

 


Notes

1 - Guérin I., Lanos Y., Michiels S., Nordman C. J., Venkatasubramanian G., The use of social network in self-inflicted macroeconomic shock context : Demonetisation in India, , No Poor Policy Brief, 2017. et Guérin I., Lanos Y., Michiels S., Nordman C. J., Venkatasubramanian G. (2017), “Demonetisation, Social Networks and Social Protection: Insights from Rural Tamil Nadu”, Document de Travail DIAL, 2017-10, 18 pages, Paris.

2 - Dans le cadre de l’Enquête NEEMSIS 2016-2017 (Networks, Employment, dEbt, Mobilities and Skills in India Survey) https://neemsis.hypotheses.org/


Contacts : isabelle.guerin@ird.fr / nordman@dial.prd.fr