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L’ADN de descendants permet désormais de reconstituer une partie du patrimoine génétique d’un aïeul.

© Pixabay

Le génome d’un ancêtre dévoilé sans son ADN

Mis à jour le 14.02.2019

Les scientifiques sont parvenus à reconstituer une partie du génome d’un esclave né au XVIIIème siècle, et celui de sa mère africaine, à partir de l’ADN de leurs descendants. Les travaux de terrain menés en Afrique ont permis de préciser leur origine.

Reconstituer un génome sans matériel biologique originel c’est possible ! Pour la première fois, des scientifiques se sont lancés dans la reconstitution du patrimoine génétique d’un homme né au XVIIIème siècle, sans disposer d’aucun tissu ou fragment osseux lui appartenant. Et pour cause, personne ne sait où a été enterré son corps. « Le sujet de cette formidable étude, mêlant histoire, généalogie et génétique, est un islandais célèbre dans son pays. C’est le premier homme noir à avoir vécu et laissé une descendance dans l’île », indique Florence Migot-Nabias, immunologiste à l’IRD et co-auteure d’une publication sur le sujet récemment parue dans Nature Genetics 1. Ses travaux sur le terrain au Bénin ont alimenté les recherches en anthropologie moléculaire, destinées à préciser l’origine africaine de l’homme.

 

Énigme historique

Né en 1784 à Sainte-Croix, une île des Antilles alors possession danoise, Hans Jonathan serait le fils d’une esclave d’origine africaine et d’un européen. Subissant lui-même la servitude, il est emmené à Copenhague par son propriétaire en 1792. A la mort de celui-ci, il tente de s’affranchir de sa condition. Au terme d’un procès retentissant, l’opposant à la veuve de son maître, il doit être renvoyé comme esclave aux Antilles. Prenant la fuite, il parvient à rejoindre l’Islande en 1802, où il est bien accueilli, fonde foyer avec une Islandaise, a deux enfants et meurt en 1827. Pour élucider l’énigme historique entourant les origines précises de ce personnage, et notamment celles de sa mère africaine, les scientifiques ont eu l’idée de se tourner vers ses descendants. Selon les généalogistes, il en compte 788 aujourd’hui, répartis sur 8 générations. Les gènes de 182 d’entre eux, de la 4ème à la 8ème génération, vivant de nos jours, ont pu être analysés, avec même un séquençage complet pour 20 de ces descendants. 

 

Méthode inédite

« The Danish ships often bought slaves at the Danish forts on Africa's coast » : Les navires négriers danois acheminaient vers les Antilles des esclaves souvent achetés dans les forts danois de la côte africaine. Peinture de George Webster.

© Maritime Museum of Denmark

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« Cette histoire illustre  la migration de séquences ADN nouvelles, africaines en l’occurrence, vers une population insulaire génétiquement très homogène », explique la chercheuse. L’histoire du peuplement de l’Islande est essentiellement liée à l’arrivée de Vikings venus de Norvège il y a un millénaire, puis de Celtes d’Écosse et d’Irlande. Jusque récemment, l’immigration extra-européenne y était rarissime.

Pour reconstituer le patrimoine maternel de Hans Jonathan, les scientifiques ont remonté pièce par pièce le puzzle des fragments d’ADN africain dispersés chez ses descendants. La méthode est tout à fait inédite. Elle a bénéficié ici des formidables données disponibles sur la génétique en Islande - où le génome du tiers de la population a été décrypté ! - pour contrôler que tous les ADN africains étaient bien issus de Hans Jonathan. De fait, les spécialistes sont parvenus à reconstituer 19 % du génome de Hans Jonathan, soit 38 % de celui de sa mère africaine, née vers 1760 !

« Grâce au typage ADN de populations du Bénin, effectué en collaboration avec Jean-Michel Dugoujon du CNRES 2 et Cesar Fortes-Lima du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN, Paris), et caractérisant les groupes Fon, Bariba et Yoruba, il a été possible de rapprocher les origines de la mère de Hans Jonathan de ce dernier groupe », indique Florence Migot-Nabias. Les Yoruba sont présents au Bénin et au Nigéria, régions d’où les Danois ont déporté 45 000 esclaves entre 1700 et 1790, à destination de leurs territoires caribéens.

 


Notes

1. Jagadeesan A., Gunnarsdóttir E. D., Ebenesersdóttir S., Guðmundsdóttir V. D., Thordardottir E. D., Einarsdóttir M. S., Jónsson H., Dugoujon J-M., Fortes-Lima C., Migot-Nabias F., Massougbodji A., Bellis G., Pereira L.,  Másson G., Kong A., Stefánsson K., Helgason A., Reconstructing an African haploid genome from  the 18th century, Nature Genetics, jan 2018

2. Laboratoire d’anthropologie moléculaire et d’imagerie de synthèse, Toulouse


Contact : florence.migot-nabias@ird.fr