Scène de la phase médiévale « libyco-berbère », représentant une chasse aux animaux du désert (autruches et quadrupèdes non identifiables). Des gravures bovidiennes complètement patinées se devinent en dessous.

Scène de la phase médiévale « libyco-berbère », représentant une chasse aux animaux du désert (autruches et quadrupèdes non identifiables). Des gravures bovidiennes complètement patinées se devinent en dessous.

© Missions Paysages Gravés

Le trésor bovidien de la pierre tatouée

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Mis à jour le 26.08.2019

Une campagne archéologique, menée tambour battant par des spécialistes marocains et français, a mis au jour l’extraordinaire richesse d’un site rupestre déjà connu. Elle préfigure la forme des interventions scientifiques qui pourrait se développer pour sauvegarder un patrimoine historique fragile.

De nouvelles approches peuvent transformer le regard sur le passé. « On connaissait depuis le XIXe siècle l’existence du site d’Azrou Iklane, dans le sud-ouest du Maroc, pour ses gravures rupestres. Mais une intervention d’ampleur, menée selon les techniques de l’archéologie préventive appliquées à l’archéologie de l’image, a révélé l’extraordinaire richesse de ce patrimoine(1) », indique l’archéologue Gwenola Graff.

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Nécessité fait loi

Le site d’Azrou Iklane – « la pierre tatouée », en langue berbère – est composé d’une dalle de grès de 140 mètres de long, pour 20 de large, couverte de plusieurs milliers de gravures de la préhistoire récente à nos jours. Il se trouve sur une aire pastorale, entre le territoire de deux tribus, l’une arabophone et l’autre berbérophone, et il continue d’être de nos jours un lieu de campement et de réunion annuelle pour les éleveurs.

Installation d’un mât, par le photographe de l’équipe, pour prendre les vues d’ensemble des gravures en très haute définition.

Installation d’un mât, par le photographe de l’équipe, pour prendre les vues d’ensemble des gravures en très haute définition.

© Missions Paysages Gravés

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Situé au fond d’un oued asséché, à des heures de pistes de la première agglomération, dans une zone peu hospitalière et pas totalement déminée, ce n’est pas un chantier archéologique bien commode à étudier. Et pour cela il n’avait jamais fait l’objet d’une exploration exhaustive jusqu’ici. Nécessité faisant loi, les spécialistes ont eu l’idée pour mieux le connaitre de mettre sur pied un projet de relevé total, en quelques expéditions ponctuelles mais intenses. S’inspirant des pratiques en vigueur dans l’archéologie préventive, ils ont déployé sur place une importante logistique et ont travaillé d’arrache-pied pour enregistrer plus de 10 000 figures en seulement quatre missions sur le terrain.

Les documents qu’ils ont établis, en s’appuyant sur des techniques innovantes de numérisation in situ des gravures, permettent désormais aux scientifiques de travailler sur le sujet sans avoir à revenir sur place, mais aussi de proposer des solutions nouvelles, pour valoriser touristiquement ce site patrimonial sans l’exposer à des dégradations. 

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Œuvres de la période bovidienne

Outre l’exploit technique et la valeur conservative de l’entreprise, les archéologues ont fait des découvertes scientifiques importantes sur la pierre tatouée. « Nous avons mis au jour sur la dalle, une phase de gravure attribuable à la période « bovidienne », passée inaperçue jusqu’ici », indique la chercheuse. Cette période de protohistoire, située entre – et + 500 avant notre ère, se caractérise par la représentation fréquente des bovins, suggérant que la pratique rupestre est celle d’éleveurs.  « Nous avons en particulier découvert, dans la zone de la dalle la plus proche de l’oued, en partie recouverte par ses sédiments, la plus grande scène bovidienne connue au Maroc, d’une rare complexité et d’une exceptionnelle concentration en figures », note-t-elle.

 

Une gravure de la phase moderne, montrant un motif anciennement considéré comme un bateau de flibustiers, mais réinterprété comme une tente de nomades grâce aux enquêtes ethnographiques de Romain Simenel.

© Missions Paysages Gravés

En réalité, le grès d’Azrou Iklane porte de l’art rupestre issu de toutes les périodes stylistiques connues au Maroc(2), hormis la phase préhistorique la plus ancienne nommée Tazina : phase bovidienne, médiévale, post médiévale et contemporaine. Cela atteste tout à la fois de la continuité de la fréquentation des lieux et de la longévité de la pratique rupestre. 

Gravure de la phase bovidienne, avec une patine complète, représentant une autruche.

© IRD/Gwenola Graff

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Bestiaire varié

La remarquable scène bovidienne d’Azrou Iklane est caractérisée par une grande diversité des animaux représentés. « Sans que nous connaissions les populations productrices de cet art, car la fourchette de temps est large et nous ne disposons d’aucun autre vestige de culture matérielle(3), ce bestiaire variés fournit de précieuses informations sur leurs habitudes », explique Gwenola Graff. La présence d’animaux domestiques révèle ainsi, s’agissant de leur mode de subsistance, qu’ils maitrisent l’élevage et mènent une vie pastorale. Les fréquentes représentations de la faune sauvage apportent des éléments sur leur mode d’existence, sur leur environnement et sur le paléoclimat. De mêmes, les gravures représentant la grande faune africaine – rhinocéros, autruches, grandes antilopes, etc. -, suggèrent que le pastoralisme de ces populations d’éleveurs de bovins occasionnait une grande mobilité nord-sud, allant des espaces sahariens aux espaces méditerranéens.

« Ces travaux et leur résultat spectaculaire ont provoqué une prise de conscience des autorités locales, aboutissant au classement du site. Il est désormais protégé, notamment par l’installation d’un gardiennage à demeure. En outre, l’initiative et la méthode originale employée ouvrent la voie, aux équipes marocaines, pour mener des recherches comparables sur d’autres sites du pays. Une étude est d’ores et déjà programmée dans la région d’Es-Semara », conclut l’archéologue.


Notes
1. Gwenola Graff, Maxence Bailly, Abdelkhaled Lemjidi, Abdelhadi Ewague, Guy André, Martin Loyer, Anaïs de Graaf, Romain Simenel, Laurence Billault, Naïma Oulmakki. Azrou Klane (région d’Assa-Zag, vallée du bas Drâa, Maroc) : une nouvelle scène rupestre complexe attribuable à la phase « bovidienne » finale, L'Anthropologie, janvier-mars 2019
2. Les époques sont identifiées en fonction du style employé, des sujets représentés, des superpositions de motifs et des différents états de patine de la roche.
3. Comme des sites d’habitat, des nécropoles ou des outils


Contacts : Gwenola Graff/UMR PALOC

Gravure d’époque contemporaine, avec une patine claire, représentant un véhicule.

© IRD/Gwenola Graff

Gravures contemporaines

Le site d’Azrou Iklane continue d’accueillir de nos jours de nouvelles œuvres, gravées ex nihilo ou issues du recyclage d’éléments d’anciens en représentations contemporaines. Ainsi, un animal fixé dans le passé peut intégrer les motifs de la calandre d’un camion gravé il y a peu.

Un volet ethnologique des recherches, conduit par Romain Simenel, anthropologue à l’IRD, s’est intéressé aux auteurs de ces contributions récentes et à l’interprétation qu’ils ont des gravures anciennes. Les artistes contemporains sont de tout jeunes bergers, qui passent le temps pendant qu’ils gardent le troupeau à graver des motifs chers à leur imaginaire enfantin.   

Quant aux gravures anciennes, elles sont intégrées dans les croyances locales comme étant l’œuvre de génies bienveillants (des djins) servant à indiquer l’emplacement de trésors. 


Contact : Romain Simenel UMR PALOC

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