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En réalisant sur place des tests sur les eaux de consommation, les chercheurs ont pu informer les habitants de leurs taux d’arsenic très élevés.

© Jacques Gardon-IRD

Les Urus de Bolivie, champions pour neutraliser l’arsenic

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Mis à jour le 13.02.2019

Une étude menée auprès de femmes de différentes communautés boliviennes révèle que ces peuples consomment quotidiennement des eaux très chargées en arsenic. Les effets toxiques d’une consommation régulière de cette substance sont bien connus, toutefois, les organismes de ces femmes semblent particulièrement performants pour « neutraliser » le poison.

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« Ces populations de Bolivie boivent des eaux dont la teneur en arsenic est en moyenne dix fois plus élevée que les normes 1  préconisées par l’OMS, parfois même jusqu’à cinquante fois. C’est catastrophique de consommer ce type d’eau en 2018 ! », s’alarme Jacques Gardon, directeur de recherche à l’IRD. Le médecin épidémiologiste a conduit ces travaux de recherche dans une zone bien particulière : celle de l’Altiplano, la plus haute région habitée au monde après le plateau du Tibet, au cœur de la cordillère des Andes.

Les eaux de cette zone très minéralisée sont connues pour être chargée en arsenic, et la situation s’aggrave. Chaque jour, ce sont 800 kg d’arsenic qui rejoignent les eaux du lac Poopó, un des grands lacs de la région. Cet apport en arsenic serait en partie lié à l’activité minière dans la région. Par une suite de réactions biochimiques, l’extraction de minerai provoque une formation de particules métalliques résiduelles comme l’arsenic qui se dissout ensuite dans les eaux environnantes et diffuse vers les nappes phréatiques.

Des organismes plus performants que la moyenne

Chercheurs et communautés Quechuas et Aymaras ont échangé autour des problématiques de l’eau, comme lors de cette réunion à Challapata. L’arsenic n’était jusqu’alors pas identifié par la population, car une fois dissous dans l’eau, il n’a ni saveur, ni od

© IRD/Jacques Gardon

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Les conséquences de la consommation régulière d’une eau arséniée sont bien connues : affections dermatologiques, cancers de la peau, de la vessie, des reins et des poumons, maladies cardiovasculaires, réduction de l’immunité chez les enfants.

Plusieurs pays sont concernés par cette contamination des eaux (Bangladesh, Chine, Mexique, Argentine, Chili…), « mais des collègues suédois avaient déjà observé, en Argentine, que le métabolisme des populations andines semblait un peu différent , précise Jacques Gardon. Ces dernières seraient ainsi capables de gérer mieux que d’autres l’élimination de l’arsenic par les urines. Les résultats de notre étude viennent le confirmer. »

Les chercheurs se sont intéressés à une dizaine de villages situés autour du lac Poopó. Ils ont analysé les urines et le sang de 201 femmes. « Nous avons choisi d’étudier uniquement les femmes, car elles restent davantage dans leurs villages, ce qui rend plus facile le traçage de leur consommation d’eau », précise le chercheur.

Les résultats 2 montrent que les femmes ayant participé à l’étude parviennent à rendre l’arsenic moins toxique en le transformant chimiquement –on parle de diméthylation- à hauteur de 80 %, alors qu’en général, les taux tournent autour de 60 % ! Leur métabolisme hépatique serait donc plus performant que la moyenne.

Une mutation génétique amplifiée

La région de l’Altiplano est naturellement très minéralisée et les chercheurs ont trouvé de l’arsenic dans de nombreux sites, même dans les eaux de surface comme ici à proximité immédiate du lac Poopó.

© IRD/Jacques Gardon

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Et pour Jacques Gardon, il y a encore plus intéressant. « Au sein des groupes ethniques présents en Bolivie, nous avons pu faire quelque chose qui n’était pas réalisable en Argentine où les gens sont très métissés. Nous avons étudié le groupe des Urus, un peuple de l’Altiplano, très ancien et isolé.  » En les comparant avec les autres peuples andins, comme les Aymaras et les Quechuas, les chercheurs ont constaté que les Urus étaient encore plus performants pour métaboliser l’arsenic et en réduire la toxicité. Dans leurs urines, les scientifiques ont ainsi retrouvé des formes d’arsenic diméthylées (et donc moins toxique) à hauteur de 85 %, soit 5 % de plus que chez les autres.

 « Les Urus étant installés depuis des millénaires dans cette région, ils ont toujours consommé cette eau arséniée. Il existe une mutation génétique qui confère cette capacité à « traiter » l’arsenic, elle a été observée chez de nombreux peuples  de la p lanète. Mais elle n’a jamais été amplifiée comme cela semble être le cas ici. L’étude étaye donc le fait qu’il s’agit d’une compétence acquise sous pression de sélection  ». En d’autres termes, les organismes des Urus se sont adaptés à leur environnement et la consommation journalière de ces eaux arséniées depuis 10 000 ans a sélectionné une mutation aux effets bénéfiques.

Une découverte qui ne doit pas faire oublier, selon Jacques Gardon, que « la situation de ces peuples est très préoccupante. Une telle exposition aux toxiques dans l’eau en 2018 n’est pas acceptable. C’est d’ailleurs tout le sens de la cible 3.9 des objectifs de développement durable?D’ici à 2030, réduire nettement le nombre de décès et de maladies dus à des substances chimiques dangereuses et à la pollution et à la contamination de l’air, de l’eau et du sol ».


Notes :

1.  ↑ La limite actuellement recommandée par l’OMS pour l’arsenic dans l’eau potable est fixée à 10 µg/l.

2. Jessica De Loma, Noemi Tirado, Franz Ascui, Michael Levi, Marie Vahter, Karin Broberg, Jacques Gardon, Elevated arsenic exposure and efficient arsenic metabolism in indigenous women around Lake Poopó , Bolivia, Science of the Total Environment , 2 décembre 2018.


 

Contact :
jacques.gardon@ird.fr