Si la fleur attire le regard, c'est pourtant le colibri étincelant auquel on fait attention : c'est l'illustration de la "cécité aux plantes".

© naturexpose.com / Olivier Dangles et François Nowicki

L’odyssée des plantes sauvages et cultivées

Dans un livre très illustré, Serge Hamon donne une vision synthétique de l’histoire au long cours que constitue l’odyssée des plantes sauvages et cultivées. L'ouvrage en retrace le fil des évolutions biologiques, génétiques et sociétales. L'auteur revient ici sur quelques idées phares développées dans cet ouvrage pédagogique.

En plus de fournir de l'oxygène et stocker le carbone, les forêts primaires abritent une riche biodiversité.

© IRD/Pascal Dumas

Bloc de texte

Vous êtes généticien à l’IRD, qu’est-ce qui a motivé votre envie d’écrire ce livre, qui fait appel aux connaissances issues de nombreuses autres disciplines ?

Serge Hamon : C’est le constat de ce qu’on appelle la « cécité vis-à-vis des plantes », ou plant blindness, en anglais. Autrement dit, lorsque l’on évoque la biodiversité, ce qui vient à l’esprit des gens, c’est le lion dans la savane, l’écureuil dans l’arbre, l’abeille sur la fleur… sans qu’ils prennent conscience des plantes qui composent le paysage et les écosystèmes. Pourtant, les plantes nous entourent et jouent des rôles fondamentaux : elles sont sources d’alimentation en fournissant nourriture et boissons ; elles nous approvisionnent également en oxygène tout en stockant le dioxyde de carbone, deux opérations qui se produisent pendant la photosynthèse ; elles aident à fixer le sol, réduisant ainsi les processus d’érosion…

Chez les Cycadales, vestiges modernes de plantes ancestrales, les feuilles fertiles sont insérées en couronne.

© IRD/Jean-Christophe Pintaud

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Vous avez donc souhaité partager avec le grand public le périple de l’évolution des plantes ?

S. H. : Tout à fait. Fonctionnement, développement, mode de reproduction, diversité… des plantes sont méconnus. D’où l’idée de cet ouvrage qui fait la synthèse des données provenant de multiples sources : découvertes des premiers navigateurs, botanique, biologie, génétique, paléontologie… Ainsi, les premiers organismes vivants – constitués d’une seule cellule - sont apparus il y 3 800 millions d’années. Plusieurs étapes dans l’évolution ont permis ensuite l’arrivée des plantes : l’émergence d’organismes pluricellulaires, l’intégration, en leur sein, d’organites générateurs d’énergie, comme les chloroplastes, et l’apparition des prémices de la sexualité. Une succession d’apparitions et d’extinctions d’espèces a conduit ensuite à l’apparition des plantes sauvages dont les êtres humains allaient entreprendre la domestication.

C'est notamment pour approvisionner les militaires que les Grecs développèrent la production de fruits secs.

© IRD/Pierre Traissac

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En quoi l’odyssée des plantes nous renseigne sur l’évolution de l’humanité ?

S. H. : Depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, leurs histoires sont fondamentalement mêlées. Dans les premiers temps, les êtres humains étaient des migrateurs, les fameux chasseurs-cueilleurs. Puis, il y a environ 30 000 ans, ils ont commencé à se fixer, à établir de petits villages et à importer des plantes d’intérêt à proximité ! Ainsi, par exemple, l’orge, le blé, la fève… ont été domestiquées dans le Croissant fertile (zone du Moyen-Orient délimitée par le désert de Syrie au sud, la Méditerranée à l’ouest, et par les montagnes du Taurus et de Zagros au nord et à l’est). Des processus simultanés et similaires se sont produits sur tous les continents. 

Au sein du bassin méditerranéen, à l’époque des Pharaons, les Égyptiens s’intéressaient déjà à 2 000 espèces, pour leurs propriétés alimentaires, médicinales mais aussi strictement décoratives. Ils ont également mis sur pied les premières biotechnologies en améliorant les processus de fabrication du vin et de la bière !

La civilisation grecque prend ensuite le relais, établissant les premiers jalons de l’agriculture moderne. Ils réalisent que les vignes ne donnent pas le même résultat selon qu’elles sont plantées sur des coteaux ou en plaine : c’est la découverte de l’effet terroir !

Quant aux Romains, on leur doit le développement des monocultures, de grands domaines  et  la professionnalisation de la production.

En Europe, au Moyen-Age, les jardins se sophistiquent et se développent en lien notamment avec la diffusion de la religion chrétienne. Nombre de monastères abritent alors des jardins organisés autour d’unités thématiques : plantes médicinales, potagères, aromatiques….

La pomme de terre, si bien intégrée en Europe, est originaire du Pérou et existe sous plus de 350 variétés différentes.

© IRD/Raul Matta

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Puis intervient une révolution, tant pour l’histoire de l’humanité que pour celle des plantes ?

S. H. : Oui, c’est la découverte du continent américain par les Européens ! Il va s’en suivre un bouleversement massif des agricultures et des cultures après de nombreux échanges. Ainsi, le café arabica originaire d’Éthiopie est-il maintenant principalement cultivé en Amérique latine et centrale. À l’inverse, la tomate, par exemple, après une phase de rejet, a investi les jardins et cuisines d’Italie.

Par ailleurs, les voyages à l’échelle du globe ont permis aux savants et explorateurs de l’époque d’être confrontés à de nombreuses plantes, variées. Cela a peu à peu remis en cause le dogme selon lequel les espèces étaient apparues telles quelles, dans la pensé créationniste dominante. Les scientifiques ont alors commencé à réfléchir en termes de classification botanique, d’adaptation, d’évolution… l’ensemble conduisant à la découverte des lois de la génétique.

La cartographie numérique, à partir d'images thermiques prises par un drone, permet la modélisation des paysages.

© IRD/Emile Faye

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Au regard de cette évolution commune, quels sont les nouveaux défis que l’humanité doit relever ?

S. H. : Au cours du 20e siècle, les êtres humains ont énormément modifié l’environnement et leurs pratiques agricoles avec moins de diversité en culture et plus d’intrants. Le changement climatique est désormais inéluctable. Mais, c’est le propos de la fin du livre. N’y a-t-il pas des leçons à tirer de l’histoire ? Les cultures traditionnelles ne peuvent-elles pas nous inspirer, en ce qu’elles sont généralement plus respectueuses de l’environnement ? Il n’est pas question pour autant de tourner le dos aux nouvelles technologies qui sont certainement à même de participer à une meilleure gestion de l’agrobiodiversité : génomique, télédétection, etc… En revanche les intégrer dans un système de réflexion plus global est une absolue nécessité.


Contact : Serge Hamon


Retrouvez le livre sur le site des éditions de l’IRD


L’odyssée des plantes sauvages et cultivées
Serge Hamon
2019, IRD Editions/Quae
368 p., 39 euros (papier)/26,99 euros (eBook)