Photographie aérienne de barrages en terre, édifiés hors du lit des rivières dans les plaines d’inondation, en Amazonie bolivienne naguère et ici en Zambie, permettant de canaliser la décrue vers des pièges à poisson.

© Carl F. Huchzermeyer

Quand une pêcherie zambienne éclaire l’archéologie amazonienne

Mis à jour le 20.05.2019

Les recherches menées par une équipe pluridisciplinaire, en Amérique du Sud et en Afrique, clarifient une page énigmatique de l’histoire technique de l’Amazonie bolivienne. Elles ont permis de corroborer les usages supposés d’imposantes infrastructures pré-européennes abandonnées depuis longtemps.

Le présent permet parfois d’expliquer le passé… Ainsi, à l’inverse de la démarche habituelle en histoire, des scientifiques (1) ont validé une hypothèse archéologique (2) en étudiant une pratique bien contemporaine. "Depuis le début des années 2000, nous connaissions l’existence d’infrastructures précolombiennes vraisemblablement destinées à capturer du poisson, dans les plaines d’inondation de l’Amazonie bolivienne, explique l’écologue Doyle McKey. Au moment de la décrue, ces levées de terre, de 1 m de large par 4 à 5 km de long, auraient pu servir à canaliser les eaux vers des entonnoirs pour piéger le poisson. Mais elles auraient été abandonnées peu après l'arrivée des Européens sur le continent". Faute d’exemple connu d’une telle technique, cette interprétation de leur usage restait au stade de spéculation invérifiable.

Dans cette région, des inondations saisonnières très régulières se produisent chaque année, recouvrant jusqu’à 150 000 km2 de plaine, soit l’équivalent d’un peu plus du ¼ de la France ! "Certaines espèces de poissons profitent de cette opportunité, pour quitter alors les rivières et aller se reproduire dans les savanes et les forêts inondées, explique le spécialiste des milieux aquatiques Marc Pouilly. Dans ces lieux, leur progéniture profite tout à la fois de l’importante production primaire pour se nourrir et croître rapidement et de la protection offerte contre les prédateurs trop grands pour naviguer dans la plaine d’inondation. A la décrue, les adultes et les jeunes regagnent leur habitat de rivière".

Levées de terre s’achevant en entonnoir. A la décrue, le poisson migrant des plaines d'inondation vers le lit des rivières se trouve ainsi guidé vers des nasses.

© Carl F. Huchzermeyer

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Des recherches menées en Afrique australe viennent de confirmer les intuitions des archéologues sur l’usage passé des barrages amazoniens. "Nous avons identifié une région de Zambie, la seule au monde semble-t-il, partageant le régime hydrologique de l’Amazonie bolivienne et possédant des caractéristiques géographiques similaires", explique Doyle McKey. En outre, "elle abrite un peuplement de poissons fonctionnellement similaire, qui utilise de la même manière la succession de crues et de décrues. Mais surtout, il s’est avéré que les habitants y exploitent encore aujourd’hui un système de pêcherie fait de barrages construits en terre, comparable en tous points à celui découvert en Amazonie bolivienne". L’hypothèse archéologique, échafaudée sur de simples éléments matériels, se trouve ainsi validée par une observation anthropologique concrète…

Qui plus est, les recherches menées en Zambie confirment aussi le scénario culturel et social imaginé par Clark Erickson, le découvreur des structures boliviennes (3). "La construction et l’entretien des barrages ont dû s’étendre dans le temps et mobiliser beaucoup de main d’œuvre. De tels investissements, supposait-il, devaient nécessiter une organisation sociale et technique pérenne, où l’outil de production se transmet au fil des générations par le lignage", raconte Doyle McKey. De fait, les travaux d’un chercheur sud-africain de l’équipe, sur le fonctionnement des pêcheries du bassin de Bangweulu, viennent corroborer ces hypothèses sur la mise en place et l’exploitation de tels systèmes.

Notes

(1) Archéologues, écologues et hydrologues français, boliviens, sud-africains et zambiens.

(2)  Present-day African analogue of a pre-European Amazonian floodplain fishery shows convergence in cultural niche construction
Doyle B. McKey, Mélisse Durécu, Marc Pouilly, Philippe Béarez, Alex Ovando, Mashuta Kalebe, and Carl F. Huchzermeyer
PNAS, 2016.

(3) C. Erickson, Nature, 2000.


Contacts : Doyle Mc Key / Marc Pouilly