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Les repas de sang de la mouche tsé-tsé propagent la trypanosomiase

© IRD / J.-P. Hervy

Réservoirs cachés et élimination de la maladie du sommeil

Mis à jour le 20.02.2019

Une équipe de scientifiques tentent d’éclaircir l’importance de deux réservoirs mal connus du parasite de la trypanosomiase humaine africaine, chez l’Homme et chez l’animal. Ils pourraient constituer les derniers obstacles sur la voie de l’élimination de cette funeste maladie.

La maladie du sommeil serait-elle en passe d’être éliminée ? Les actions de lutte ont montré leur efficacité et les cas sont devenus rares. Mais l’existence de réservoirs du parasite, à la fois chez des sujets asymptomatiques et chez des animaux domestiques ou sauvages, pourrait singulièrement compliquer l’équation. « Pour parvenir à l’élimination de ce fléau, il va falloir élucider le rôle de ces deux sources potentielles d’infection des mouches tsé-tsé », estime le parasitologiste Vincent Jamonneau. Il est co-auteur de deux publications récentes(1) et conseiller scientifique du film documentaire sur le sujet, "La maladie du bout de la piste", de Luc Riolon, produit par l’IRD (voir ci-dessous).

Appelée trypanosomiase humaine africaine par les spécialistes, la maladie du sommeil est liée à l’action d’un parasite microscopique, le trypanosome. Celui-ci est transmis par la piqure d’une mouche hématophage.  En proliférant dans l’organisme, il finit par provoquer des dégâts neurologiques sévères, dont l’issue est fatale en l’absence de soins appropriés. La mouche vectrice s’infecte elle-même en piquant un malade et va ainsi propager l’affection à d’autres hommes au gré de ses repas de sang.

Victime et réservoir de la maladie

La lutte contre la maladie du sommeil repose sur le dépistage et le traitement des personnes infectées.

© IRD / V. Jamonneau

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Pour interrompre ce funeste cercle de la transmission, où l’Homme est à la fois victime et réservoir de la maladie, il faut dépister tous les porteurs de parasite dans les populations exposées et les soigner pour les en débarrasser. De même, la lutte contre le vecteur permet de réduire le nombre de piqures et donc d’infections potentielles. Les efforts déployés, et notamment les campagnes massives de dépistage et de traitement, ont permis de venir à bout d’épisodes épidémiques extrêmement meurtriers au XXè siècle. Aujourd’hui, le nombre de cas annuels ne dépasse pas 3000 malades à l’échelle du continent. Aussi, l’élimination de la maladie devient techniquement envisageable et fait partie des objectifs affichés par l’OMS(2).

« En Côte d’Ivoire, où l’effort de lutte est intense et soutenu, le nombre annuel de cas de trypanosomiase humaine est inférieur à dix depuis des années. Mais la persistance de ces événements sporadiques dans deux foyers suggère l’existence de réservoirs mal connus du pathogène, maintenant la maladie à bas bruit », explique pour sa part Mathurin Koffi, généticien spécialiste des maladies infectieuses à l’université de Daloa(3).

Animaux domestiques et malades tolérants

Les travaux menés sur le terrain par l’IRD, l’université de Daloa et l’Institut Pierre-Richet de Bouaké tentent d’éclaircir ce mystère. Ils ont ainsi montré la présence massive de trypanosomes dans le cheptel porcin et bovin, pouvant atteindre 30 % des bêtes dans les régions concernées. La caractérisation de ces pathogènes est assez délicate. « S’il s’agit bien de celui de la forme humaine de la maladie, la présence d’un réservoir animal sera avérée », indique Martial N'Djetchi, doctorant à l’université de Daloa(4). Cette hypothèse pourrait expliquer la persistance de la maladie dans ces foyers, situés dans des régions où l’élevage constitue une source importante de revenus. Dans le cadre de son doctorat, le jeune scientifique mène des études moléculaires très fines afin de parvenir à distinguer les espèces de trypanosome infectant ce bétail. Les chercheurs s’intéressent également de près aux personnes infectées suffisamment tolérantes au pathogène pour lui survivre sans symptômes ni traitement. Ceux-ci pourraient maintenir une charge parasitaire au sein même des communautés exposées, négligée faute d’être détectée. Les stratégies visant à l’élimination de la maladie devront tenir compte du rôle épidémiologique de ces réservoirs potentiels, qui reste à éclaircir.

 


Notes

1 - N'Djetchi M. K., Ilboudo H., Koffi M., Kaboré J., Windingoudi Kaboré J., Kaba D., Courtin F., Coulibaly B., Fauret P., Kouakou L., Ravel S., Deborggraeve S., Solano P., De Meuus T., Bucheton B., Jamonneau V., The study of trypanosome species circulating in domestic animals in two human African trypanosomiasis foci of Côte d'Ivoire identifies pigs and cattle as potential reservoirs of Trypanosoma brucei gambiense, PLOS, oct. 2017
&
Büscher P., Bart J-M., Boelaert M., Bucheton B., Cecchi G., Chitnis N., Courtin D., Figueiredo L., Franco J-R., Grébaut P., Hasker E., Ilboudo H., Jamonneau V., Koffi M., Lejon V., Macleod A., Masum J., Matovu E., Mattioli R., Noyes H., Picado A., Rock K. S., Roturau B., Simo G., Thévenon S., Trindade S., Truc P., Van Reet N., Do Cryptic Reservoirs Threaten Gambiense Sleeping Sickness Elimination?, Trends in parasitology, jan 2018.

2 - Consiste à supprimer toute transmission de la maladie à l’horizon 2030.

3 - Responsable de la jeune équipe associée à l’IRD ERHATryp, dont les travaux viennent de s’achever

4 - Dans le cadre d’une bourse ARTS de l’IRD


Contact : vincent.jamonneau@ird.fr