Tableau physique des Andes et pays voisins, "le Tableau physique de Humboldt"

© Alexandre de Humboldt

Humboldt, le Tableau et la grotte

Mis à jour le 15.07.2019

Deux explorateurs, l’un allemand, l’autre français, au début du XIXe siècle, quatre chercheurs français et équatoriens 200 ans plus tard, et une grotte en trait d’union pour explorer le réchauffement climatique…

par Olivier Dangles, écologue au CEFE

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« Comment une grotte peut-elle jouer un rôle crucial dans l’étude des impacts du changement climatique ? En ayant abrité deux explorateurs, 200 ans auparavant ! Avec trois collègues, deux botanistes équatoriens et un historien français, j’ai revisité le Tableau Physique de Humboldt. Réalisé en 1807, au retour d’une expédition de cinq années dans les Andes, il représente sur un volcan l’étagement altitudinal de la végétation. Son auteur, un des derniers savants universels, Alexandre Humboldt, accompagné du botaniste Aimé Bonpland, avait en effet entrepris un minutieux travail d’échantillonnage des plantes et de relevés de mesures, en plusieurs sites. Cette dernière précision est d’importance car elle conditionne la réponse à la question que l’on se posait : pouvions-nous nous baser sur ce Tableau, notamment sur sa partie sommitale, pour vérifier si les plantes répertoriées avaient migré en altitude, signe du réchauffement global ?

Antonella Bernardi, assistante de terrain, Ricardo Jaramillo et Priscilla Muriel, dans la grotte de Humboldt, le jour de sa redécouverte, le 17 novembre 2016

© Ricardo Jaramillo

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En compilant les données fournies par ce Tableau, et surtout l’analyse des carnets de terrain, des herbiers, de publications ultérieures de l’explorateur, nous avons vite réalisé que le volcan équatorien représenté, le Chimborazo, n’était pas celui sur lequel la majorité des observations d’altitude avaient été réalisées par Humboldt et Bonpland. En réalité, un grand nombre d'entrées de l’herbier avaient été réalisées sur l’Antisana, près de Quito.  Or, nous connaissons bien ce volcan ! C’est un des observatoires de l’IRD et de ses partenaires, pour la volcanologie, l’hydrologie, la glaciologie, la climatologie, et l'écologie…

En novembre 2016, Priscilla Muriel et Ricardo Jaramillo -  arpenteurs infatigables du site pour le réseau GLORIA - sont partis sur l’Antisana et, après une heure de marche, ont repéré un emplacement possible au pied d’un mur de roche. En s’approchant, ils ont clairement identifié une ouverture en demi-cercle suffisamment haute et profonde pour qu’une personne puisse s’y tenir debout.

Plant de Senecio nivalis

© Ricardo Jaramillo

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Ce que recherchaient les deux botanistes de l’Université Pontificale Catholique d’Équateur ? La grotte dans laquelle Humboldt et Bonpland s’étaient abrités du mauvais temps. Et ce n’était pas seulement par nostalgie, mais parce que nous savions que cette grotte se trouvait alors à la limite des neiges éternelles, et que les explorateurs y avaient noté la présence de Senecio nivalis. C’était une des rares plantes pour laquelle ils avaient indiqué deux altitudes en regard, a priori la plus basse et la plus haute – à proximité de la grotte - où ils l’avaient trouvée.

215 ans plus tard, accompagné de Pierre Moret, du CNRS, nous avons donc exploré les alentours de la grotte et observé que Senecio nivalis pousse désormais 200 mètres plus haut, en ayant suivi le retrait glaciaire, dû au réchauffement climatique ! Si la méthodologie de Humbodlt ne répond pas à tous les critères actuels de méthodologie scientifique, ce Tableau physique, et surtout les données qui l’accompagnent, offre néanmoins, à travers une étude transdisciplinaire entre historien, écologue et botanistes, une base d’étude pour mesurer les impacts des changements climatiques globaux.

Programme GLORIA

Fondé en 2001, le programme GLORIA (Global Observation Research Initiative in Alpine Environments) a pour objectif l'observation in situ et l'évaluation comparative des schémas de biodiversité alpine sous l'impact de l'accélération du changement climatique anthropique. Il comprend 120 sites répartis sur des espaces naturels peu impactés, et surveillés pour mesurer la migration des espèces végétales. L’Équateur recèle cinq de ces sites, dont trois sont sous la responsabilité de Priscilla Muriel et Ricardo Jaramillo, deux chercheurs de l'Université Pontificale Catholique d'Équateur, membre co-fondatrice du LMI BIO_INCA (Biodiversité et Agriculture durable dans les Andes Tropicales). Le site de l’Antisana est d’importance car il englobe le plus haut sommet des Andes équatoriennes, à proximité de la grotte de Humboldt.


Notes :

Pierre Moret, Priscilla Muriel, Ricardo Jaramillo, Olivier Dangles, Humboldt’s Tableau physique revisited, PNAS, 1er mai 2019 ; DOI : 10.1073/pnas.1904585116


Contacts : Olivier Dangles / Ricardo Jaramillo / Pierre MoretPriscilla Muriel