Paysage habité de l’Himalaya népalais.

Est-ce la conséquence de l’adaptation du parasite ou de son vecteur, la leishmaniose s’affranchit désormais des contraintes d’altitude et sévit jusqu’à plus de 1500 mètres…

© IRD/CNRS - Thibaut Vergoz, Preshine 2017

Au Népal, des cas atypiques de leishmaniose défient science et médecine

Mis à jour le 12.02.2024

Les scientifiques de l’IRD et leurs partenaires népalais et indiens travaillent sur une nouvelle forme atypique et inquiétante de leishmaniose. Ces cas questionnent tout à la fois l’écologie du parasite Leishmania, responsable de cette pathologie, celle de son vecteur, l’immunité des populations nouvellement affectées, les traitements habituellement employés contre cette maladie tropicale négligée (MTN), mais aussi les causes de cette émergence inattendue. 

Serait-ce un autre effet délétère du réchauffement climatique ? Un pathogène humain semble avoir changé ses habitudes en Asie du Sud, notamment au Népal et en Inde… Deux espèces du parasite Leishmania responsables des cas de leishmaniose au Népal, habituellement rencontrées en plaine, sévissent ainsi maintenant jusque dans les régions d’altitude. « Mais surtout, l’infection par l’une d’entre elles, Leishmania donovani, se manifeste ici sous une forme clinique atypique, indique Rachel Bras-Gonçalves, immunologiste IRD dans l’unité INTERTRYP. Et cela constitue des enjeux tout à la fois scientifiques et sanitaires complexes. »
 

Le phlébotome, insecte dont la femelle est hématophage, est le vecteur responsable de la transmission de la leishmaniose

© IRD - Patrick Landmann, Vectopôle

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La leishmaniose est une maladie transmise par un vecteur, le phlébotomeMoucheron piqueur morphologiquement proche des moustiques. La transmission du parasite est le fait de femelles infectées, qui se nourrissent de sang pour produire des œufs., et causée par un protozoaire, Leishmania, dont plus de vingt espèces sont pathogènes pour l'humain. Maladie des populations pauvres, elle sévit surtout dans les villages ruraux isolés, avec des habitations rudimentaires et n'ayant que peu d'accès à des installations de soins modernes. Cette affection constitue un grave problème de santé publique, notamment dans les régions tropicales et subtropicales, avec plus d'un milliard de personnes exposées au risque d'infection vivant sur cinq continents.

Des formes cutanée et viscérale

Selon l’espèce de Leishmania impliquée, l’infection peut provoquer des manifestations cutanées (allant de formes qui guérissent d’elles-mêmes à des atteintes diffuses ou cutanéo-muqueuses plus sévères, défigurantes et stigmatisantes, causant une détresse psychosociale) ou des manifestations viscérales dont l’issue est fatale si elles ne sont pas traitées.

Les manifestations cutanées de la leishmaniose peuvent être très handicapantes et stigmatisantes.

© Wikipédia - CDC - Dr. D.S. Martin

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Au Népal, la leishmaniose viscérale associée à l’infection par Leishmania donovani est endémique depuis les années 1950 dans la plaine tropicale basse du Terai, au sud et sud-est de Katmandou. « Mais récemment des personnes ont présenté une forme cutanée inhabituelle provoquée par cette espèce du parasite, hors de cette zone et jusqu’à des altitudes élevées – plus de 1500 mètres –  auxquelles ne sévissait pas jusqu’ici Leishmania donovani », indique la scientifique.
 

Les habitants des régions rurales des plaines népalaises ne sont plus les seules victimes de leishmaniose dans le pays.

© CC - Needpix - JudaM

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L’implication de Leishmania donovani dans ces formes dermatologiques de la maladie a été formellement confirmée par des tests PCRTechnique d’amplification de l’ADN in vitro permettant notamment de déceler des séquences caractéristiques d’un organisme pour l’identifier. , réalisés dans le laboratoire de recherche du Pr. Krishna Manandhar, biologiste à l’Université Tribhuvan de Katmandou. « Le diagnostic clinique de la leishmaniose cutanée est délicat, explique-t-il. Il repose essentiellement sur l’examen clinique des lésions, l’observation microscopique des prélèvements et sur un test rapide antigéniqueTest pour détecter l'éventuelle présence d'antigène, des molécules propres à un pathogène, dans un prélèvement, confirmant l'infection audit pathogène., pas toujours très sensible.  Et il n’est pas rare que le doute subsiste compte tenu de la proximité des symptômes avec ceux d'autres maladies de la peau comme la lèpre et la tuberculose cutanée. »
De fait les premiers cas de leishmaniose cutanée provoqués par Leishmania donovani ont été mal diagnostiqués et sont d’abord passés pour ces maladies ou pour un cancer de la peau et ils ont été traités comme tels en première intention.

Quelle approche thérapeutique ?

Leishmania donovani est l’une des 20 espèces de ce parasite intracellulaire pathogènes pour l’humain.

© Wikipedia - CDC - Dr. L.Moore, Jr

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Au plan thérapeutique, cette nouvelle manifestation de l’affection est un défi pour les soignants : les traitements administrés pour les formes cutanées typiques et pour les formes viscérales ne sont en effet pas les mêmes. S’agit-il donc de la traiter comme une leishmaniose cutanée ou, au contraire, de la prendre en charge avec les produits recommandés par l’OMS pour faire face à une infection à Leishmania donovani, dont la forme habituelle est viscérale ? Ou encore faut-il chercher des approches plus spécifiques à ces cas atypiques ? Scientifiques et médecins planchent sur le sujet…

La leishmaniose, naguère maladie rurale des plaines au Népal, sévit également depuis plusieurs années dans les régions urbanisées de haute altitude.

© IRD/CNRS - Thibaut Vergoz, Preshine 2017

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Au plan scientifique aussi, l’émergence de leishmanioses à ces altitudes élevées et, qui plus est, de formes cutanées provoquées par Leishmania donovani, soulève bien des questions :  est-ce le parasite lui-même ou le phlébotome, le vecteur responsable de sa transmission aux humains, qui s’est acclimaté aux zones montagneuses ? À moins que ce ne soit les deux … Et quel est le rôle du changement climatique dans cette extension de l’aire géographique de la maladie.
 

Au Népal, la leismaniose était naguère circonscrite aux plaines tropicales de faible altitude.

© Flickr - CC

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« Quant à la singularité de la forme clinique, tient-elle au parasite ou aux populations n'ayant jamais rencontré le pathogène ? Ces dernières présenteraient-elles des particularités immunologiques propres à expliquer que l’infection s’exprime sous une forme cutanée et non viscérale avec cette espèce de parasite ? C’est autant de pistes de recherche qu’il va falloir explorer pour faire face au phénomène et se préparer à d'éventuelles épidémies de leishmanioses », conclut Rachel Bras-Gonçalves. Les actions de prévention et de lutte contre cette MTN s’inscrivent dans l’atteinte de l’objectif de développement durable n°3 « Santé et bien-être pour tous »  des Nations unies, et ne pourront être mises en œuvre que si des moyens humains et financiers y sont dédiés.