Clarisse Njovu Balégamire, souriante posant devant un fond végétal.

Clarisse Njovu Balegamire, géologue, spécialiste des risques miniers

© DR

Clarisse Njovu Balegamire : paver les routes de rejets miniers

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Mis à jour le 21.02.2024

Clarisse Njovu Balegamire, jeune géologue congolaise, spécialiste de l’exploitation des ressources et des risques naturels, veut valoriser les rejets miniers qui envahissent sa région à l’est de la République démocratique du Congo. Elle s’ingénie à en faire des matériaux pour construire les routes qui manquent tant à son pays et elle est lauréate des Trophées de l’innovation.

Ni droit, ni gestion, ni santé, Clarisse Njovu Balegamire ne fera pas comme les autres lycéennes de Bukavu après le bac. Dotée d’un caractère bien trempé, elle veut éviter les sentiers battus et se lance dans la géologie et l’exploration minière, un cursus universitaire tout nouveau dans la capitale du Sud-Kivu, province de la République démocratique du Congo. « Je viens d’une famille nombreuse, dans laquelle le travail et le mérite ont de l’importance, raconte-t-elle. Tous mes frères et sœurs ont brillamment étudié dans des domaines académiques ou techniques, et je ne voulais pas me contenter d’une trajectoire ordinaire. » Avec ses condisciples, dont de rares femmes, elle entreprend sa formation scientifique à l’université locale en 2010, assure rapidement des fonctions d’assistante de recherche, encadre les mémoires des étudiants en licence.

Filière scientifique sélective

Poussière, boue, ornière sont le quotidien des déplacements routiers au Congo, faute de voies en dur.

© IRD - Jacques Bonvallot

Bloc de texte

« Au départ nous n’étions que six étudiantes dans cette filière sélective, et avons fini à deux seulement », se souvient-elle. La recherche d’un emploi stable dans l’industrie minière n’est pas chose simple non plus à cette époque où les grands opérateurs sont moins nombreux qu’auparavant dans la région. Elle décroche finalement un stage passionnant mais, la société quittant le pays, il ne débouche sur aucun poste. Qu’à cela ne tienne, elle part étudier la gestion des risques naturels à l’université de Liège en Belgique. Admise ensuite à l’école doctorale du Centre d’excellence africain mines et environnement, à Yamoussoukro en Côte d’Ivoire, elle entreprend une thèse sur la valorisation des rejets miniers aurifères dans la fabrication de béton, avec l’appui du LMI MINERWALaboratoire mixte international associant l’IRD et l'Institut national polytechnique Houphouët-Boigny 1. « Ce sujet ne doit rien au hasard, reconnait-elle. Les déblais issus de l’activité minière constituent un véritable problème environnemental au Congo en général et dans le Sud-Kivu en particulier. »

Rejets miniers envahissants

Les rejets miniers aurifères, souvent issus d'exploitations clandestines, transportés dans des sacs pour être traités artisanalement, sont largement dispersés dans l'environnement.

© Clarisse Njovu Balegamire

Bloc de texte

L’extraction de minerais ramène à la surface terrestre des millions de tonnes de déchets liquides et solides chaque année dans le monde, roches, sables, eaux chargéesRejets issus de techniques d'extraction mobilisant de l'eau, contenant des matières solides, des agents chimiques...... Leur gestion est dévolue aux exploitants selon les termes propres au codes minier de chaque pays. « Mais dans l’est de la RDC, une forte partie de l’extraction minière est assurée par des opérateurs artisanaux clandestins, qui ne se conforment pas aux règles en la matière », explique-t-elle. On dénombre ainsi dans la région près de 3 000 sites miniers, la plupart informels, dont 65 % consacrés à l’exploitation d’or. Et les déchets excavés mobilisent des surfaces considérables, souvent au détriment des terres agricoles et des forêts. « Le problème date de plusieurs décennies mais il va croissant car ces rejets sont souvent ré-exploités pour y trouver des restes de minéraux, et les stocks sont alors déplacés et dispersés », précise-t-elle.

 

Les pavés représentent une alternative interessante au bitumage des voies, utilisée dans de nombreuses régions du monde.

© IRD - Annick Aing

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Pour valoriser ces déchets encombrants, elle a l’idée de les substituer au sable de rivière dans la composition du béton destiné à produire des pavés. L’opération permettrait de faire d’une pierre trois coups : utiliser une partie des encombrants rejets, produire des matériaux adaptés à la construction des routes en dur qui font cruellement défaut dans la région et, accessoirement, réduire le prélèvement de sable de rivière dont les impacts environnementaux défavorables ne sont plus à démontrer.

Pavés de béton et déchets

Les pavés produits à titre expérimental avec des rejets miniers présentent des caractéristiques en tous points comparables avec ceux élaborés avec du sable de rivière.

© Clarisse Njovu Balegamire

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« Ma recherche doctorale vise à réutiliser les rejets miniers aurifères pour remplacer totalement le sable naturel dans la fabrication du béton qui compose les pavés », indique la jeune spécialiste. Elle se lance dans des essais de fabrication, avec l’appui d’un de ses frères entrepreneur de BTP, en s’inspirant d’un dosage de béton standard (ciment, graviers, rejets miniers). Et les résultats sont prometteurs : les sept pavés produits, sur la base de 12 kg de rejets miniers, ont des caractéristiques techniques conformes aux normes AFNOREnsemble de standards de qualité garantis par des règles nationales françaises en la matière (résistance à la compression, à la glissade, au climat, à la lixiviation des métauxLessivage des métaux contenus qui peuvent aller contaminer l’environnement).
La preuve du concept étant faite, elle veut aujourd’hui monter une unité pilote de production de pavés, permettant d’équiper une surface témoin pour montrer l’intérêt de la démarche aux autorités. « L’enjeu est immense, estime-t-elle, tant les déchets miniers sont nombreux et les besoins en béton importants au Congo ! »


 

    Mention des trophées de l'innovation, avec des pétales de fleur stylisées arc-en-ciel

    © IRD

    Bloc de texte

    L'IRD lance les premiers Trophées de l'innovation. Objectif : récompenser des doctorants et des jeunes chercheurs, porteurs de projets innovants, à fort impact dans les pays du Sud et les Outre-mer français, et répondant aux objectifs de développement durable. Deux trophées ont été attribués lors de cette première édition. Ils ont été remis à l’occasion du sommet Emerging Valley, les 27 et 28 novembre 2023 à Marseille. Les lauréats bénéficieront d'un prix de 10 000 euros pour financer les actions nécessaires au développement de leur projet, d'un kit de promotion et d'un accompagnement par des professionnels pour le lancement du projet.

    Découvrez le portrait des deux lauréates 

    ... et des quatre autres nominé·es