Paysage de sous-bois tropical humide.

Le bassin central du Congo abrite le plus grand complexe de tourbières tropicales du monde.

© IRD - Yannick Garcin

Congo : la plus grande tourbière tropicale du monde sous pression

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Les scientifiques commencent tout juste à appréhender l’histoire de l’immense tourbière du bassin central du Congo. Ils montrent que ce gigantesque réservoir de carbone ne l’a pas toujours été et qu’il pourrait cesser de l’être sous l’effet du changement climatique, voire de pressions anthropiques. Cet événement ancien résonne ainsi comme un avertissement !

À peine découvert et tout juste compris, le plus grand complexe de tourbières tropicales du monde serait-il menacé ? « Le bassin du Congo abrite en son centre une immense tourbière en un seul blocS’étendant sur environ 165 700 km2, soit l’équivalent de la surface de la Tunisie.1, la plus importante connue dans les tropiques, décrite pour la première fois en 2017, explique Yannick Garcin, paléoclimatologue IRD au CEREGE. Celle-ci piège une considérable quantité de carbone, évaluée à 30 milliards de tonnes, soit l’équivalent des trois quarts des émissions annuelles dues aux activités humaines ! ».

 

Le prélèvement de carottes de tourbe dans le bassin central du Congo a permis de reconstituer l'histoire de cette tourbière hors norme.

© IRD - Yannick Garcin

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Les tourbières se développent dans des zones humides et présentent de fait la capacité de stocker le carbone : saturés en eau, ces milieux entravent la décomposition de la matière organique végétale, dont le carbone va se trouver séquestré dans les tourbes.

Histoire singulière

Pour connaitre l’histoire de cet écosystème singulier, comprendre la dynamique du carbone associé, et évaluer sa vulnérabilité au changement climatique et aux activités humainesDe grands projets d’exploitation pétrolière et gazière, susceptibles de bouleverser ces écosystèmes, pourraient se développer dans la région.1, les scientifiques ont étudié des carottes de tourbe prélevées en différents points du bassin central du CongoSitués en République du Congo et en République démocratique du Congo1. « Nous avons utilisé la datation au carbone 14Technique fondée sur l’existence de versions différentes d’une molécule – les isotopes – et sur leur proportion différente au cours du temps., pour estimer l'âge de la tourbe, et des indicateurs géochimiques4, pour déterminer le niveau de sa décomposition, précise le spécialiste.

Chaud et humide, l'écosystème du bassin central du Congo est une formidable usine à biomasse et ses tourbières séquestrent une importante partie du carbone produit.

© IRD - Yannick Garcin

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Nous avons également analysé des grains de pollen pour construire une image de la végétation au moment de la formation de la tourbe, et les isotopes de l’hydrogène des cires des cuticulesRevêtement recouvrant la surface externe des plantes terrestres. de plantesFaites de longues chaines hydrocarbonées, elles sont très stables et permettent de reconstruire l’histoire du climat passé à très longue échelle temporelle.1 pour estimer les précipitations du passé. » Ces recherches révèlent une histoire marquée par des événements climatiques qui ont affecté le stockage du carbone.

Saturé en eau, le milieu des tourbières entrave la décomposition de la matière organique et séquestre le carbone issu de la forte production de biomasse.

© IRD - Alain Laraque

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Événements climatiques perturbateurs

L’accumulation de tourbe dans le bassin central du Congo a commencé il y a près de 17 500 ans. Mais elle s’est fortement ralentie entre 7 500 et 2 000 ans avant nos jours, en lien vraisemblablement avec une plus forte décomposition de la matière végétale. « Les marqueurs indiquent que la région connaissait alors un assèchement et un déclin simultané des espèces végétales des forêts marécageuses », révèle Suspense Averti Ifo, spécialiste en écologie forestière à l’université Marien-N’Gouabi de Brazzaville. Cela suggère qu’un assèchement climatique a entraîné une baisse régionale du niveau de la nappe phréatique et que la matière organique d’origine végétale, exposée à l’oxygène de l’air, s’est davantage décomposée, libérant du carbone dans l’atmosphère au lieu de la séquestrer dans la tourbière. Ainsi, durant cette période, au moins deux mètres de tourbe auraient été perdus. Puis, il y a 2 000 ans, la tendance à l'assèchement s'est arrêtée, les espèces de la forêt marécageuse sont revenues et l'accumulation de tourbe a repris jusqu’à aujourd’hui.

Les carottes de tourbe révèlent que l'exondation des matières organiques, liée à l'assèchement du climat par le passé, avait entrainé un relargage de carbone dans l’atmosphère.

© IRD - Yannick Garcin

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Seuil de rupture

Mais pour les scientifiques cet événement ancien résonne comme un avertissement. « Les tourbières sont des écosystèmes très sensibles à l’assèchement, estime Yannick Garcin. Et le changement climatique, en entrainant un déficit pluviométrique permanent ou saisonnier sur le bassin du Congo, pourrait mener à un seuil de rupture, au-delà duquel les tourbières ne stockeraient plus le carbone, voire libèreraient les stocks accumulés au fil du temps ».

 

Le complexe de tourbières du bassin central du Congo piège 30 milliards de tonnes de carbone, soit l’équivalent des trois quarts des émissions anthropiques annuelles dans l’atmosphère.

© IRD - Thomas Couvreur

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Pour le moment, les différents modèles climatiques ne s'accordent toutefois pas à prévoir des sécheresses accrues sur cette région. « Des recherches sont donc nécessaires pour comprendre le climat contemporain de l'Afrique centrale et la manière dont il évoluera selon différents scénarios d'émissions de dioxyde de carbone, mais aussi pour élaborer des modèles prédictifs du stockage et de libération du carbone par cette tourbière », conclut-il.


 

    • Yannick Garcin, CEREGE (IRD/CNRS/Aix-Marseille Université/INRAE/Collège de France)

      Retrouvez les publications de Yannick Garcin

      Suspense Averti Ifo, Université Marien-N’Gouabi, Brazzaville, République du Congo

       

    • Vulnérabilité hydroclimatique du carbone de tourbe dans le bassin central du Congo

      Yannick Garcin, Enno Schefuß, Greta C. Dargie, Donna Hawthorne, Ian T. Lawson, David Sebag, George E. Biddulph, Bart Crezee, Yannick E. Bocko, Suspense A. Ifo, Y. Emmanuel Mampouya Wenina, Mackline Mbemba, Corneille E. N. Ewango, Ovide Emba, Pierre Bola, Joseph Kanyama Tabu, Genevieve Tyrrell, Dylan M. Young, Ghislain Gassier, Nicholas T. Girkin, Christopher H. Vane, Thierry Adatte, Andy J. Baird, Arnoud Boom, Pauline Gulliver, Paul J. Morris, Susan E. Page, Sofie Sjögersten & Simon L. Lewis. Hydroclimatic vulnerability of peat carbon in the central Congo Basin, Nature, 2 novembre 2022

      https://doi.org/10.1038/s41586-022-05389-3

       

    • Olivier Blot