Portrait du jeune chercheur malgache.

Deutz Régis Zafimamatrapehy table sur l'implication des acteurs de la filière pour construire une gouvernance acceptée.

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Deutz Régis Zafimamatrapehy : enrôler les pêcheurs de crabes

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Mis à jour le 21.02.2024

Le jeune halieute malgache, nominé aux Trophées de l’innovation, travaille à intégrer les acteurs de la pêche artisanale à la recherche sur leur ressource. Il entend ainsi les associer pour aider à sa durabilité.

Dans la communauté indigène Vezo sur la côte sud-ouest de Madagascar, dont l’activité ancestrale est la pêche, tous les enfants ne deviennent pas pêcheurs … L’un d’entre eux au moins, Deutz Régis Zafimamatrapehy, sans trop s’éloigner de son milieu d’origine, s’est consacré à la recherche halieutique. « Je suis fils d’un marin et petit-fils d’un pêcheur et d’une mareyeuse, et naturellement la mer et ses ressources m’ont toujours fasciné », reconnait-il. Mais, plutôt que de prendre la pirogue pour aller capturer poissons et crustacés, il fréquente le lycée à Toliara (prononcez Tuléar) à une quarantaine de kilomètres de son village de pêcheurs. Son bac en poche, il entreprend des études de biologie marine à l’Institut halieutique et des sciences marines (IH.SM) de l’université de Toliara. Et le travail dans ce domaine ne manque pas autour de la Grande île : tour à tour, il forme des pêcheurs à la collecte des données de capture, apprend à d’autres l’emploi de la palangre au large, enquête sur l’impact de l’installation d’algoculture, d’holothuricultureÉlevage des holothuries, ou concombres de mer et d’ostréiculture, analyse des données de capture des pêches, étudie le marché et la chaîne de valeur des thons et des poissons côtiers, explore les prises accessoires de la pêche au poulpe…

 

Activité ancestrale à Madagascar, la pêche des crabes de mangrove est soumise à une très forte pression depuis que la filière exporte vers l'Asie.

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Puis il est chargé d’études en halieutique d’un projet de recherche sur la gestion et la gouvernance des pêcheries de crabes de mangrove (Scylla serrata) à Madagascar, porté par l’IRD en collaboration avec des institutions de recherche du pays. Là, il touche du doigt les contradictions inhérentes à la gestion descendante d’une ressource essentielle. « Faute d’être associés à leur élaboration, les acteurs de terrain ne respectent pas les réglementations supposées protéger ce qui les nourrit », constate-il.

Explosion des prises de crabes

La pêche aux crabes est une activité essentielle à l'économie et la nutrition des populations côtières du sud de Madagascar.

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La capture des crabes de mangrove est pratiquée depuis toujours sur la côte ouest de Madagascar, par des petits pêcheurs à pied ou en pirogue traditionnelle non-motorisée. Elle contribue à la nutrition des communautés locale et nationale et constitue un moyen de subsistance pour les populations riveraines de l'écosystème mangrove. Tournée vers l’exportation depuis les années 1980, cette pêche est aujourd’hui victime de son succès : « L’ouverture sur le marché asiatique a attiré un nombre croissant d’acteurs, le volume des prises a décuplé et la ressource va s’épuisant, déplore-t-il. Pour contrer cette surexploitation, les autorités ont édité une règlementation sur les périodes de pêche, la taille des prises et un quota à l’exportation. Mais comme souvent avec les initiatives “top-down” , les intéressés s’en affranchissent. »
Pour contourner ce stérile dialogue de sourds, il participe à un projet de recherche-action et de gestion concertée de la ressource impliquant les acteurs non-scientifiquesProjet européen CORECRABE (http://corecrabe.ird.fr/)1.

Implication des acteurs de la filière

L'implication des acteurs de la filière crabe, pêcheurs, mareyeurs, exportateurs, aux côtés des scientifiques pour élaborer une gouvernance durable de la ressource est une condition indispensable à son succès.

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« L’idée est d’associer les pêcheurs, collecteurs, mareyeurs et exportateurs eux-mêmes à l’acquisition des connaissances sur leur activité, leurs pratiques, sur l’état des stocks de crabe, de l’écosystème côtier et du marché », indique-t-il. Depuis 2020, avec les partenaires du projet, il a ainsi lancé un dispositif participatif de suivi de la pêche au crabe dans les quatre principales zones alimentant cette filière à Madagascar. Les connaissances recueillies viennent alimenter un système d'informations halieutiques sur l'état actuel de la ressource en crabe et de son exploitation (abondance, effort de pêche, marchés) et un modèle bioéconomique (modèle numérique mathématique) de prédiction permettant de tester et d’évaluer les stratégies de gestion à mettre en place.

 

Scylla serrata, le crabe de mangrove, est devenu une ressource très convoitée.

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Enfin, dernier volet du projet, il a contribué depuis 2020 à des groupes de travail multi-acteurs régionaux, intégrant là aussi les professionnels notamment, et visant à améliorer le processus de gestion et de gouvernance des pêcheries de crabe. Ces acteurs devraient se réunir à nouveau en 2024 en régions puis en atelier national pour valider ces outils d'aide à la prise de décision et ébaucher des stratégies de gestion concertées. « La véritable innovation dans mon projet de thèse est la prise en compte, pour la première fois, des objectifs à court et long termes des acteurs, ce qui devrait les inciter à adhérer aux mesures élaborées », estime le spécialiste, bénéficiaire d’une allocation de recherche pour une thèse au Sud (dispositif ARTS de l’IRD) au sein du laboratoire mixte international MIKAROKAUMR ENTROPIE / UMR MARBEC / Centre national de recherches océanographiques & Institut halieutique et des sciences marines – Madagascar http://mikaroka.ird.fr/1, sous la direction de chercheurs de l'IH.SM, de l’unité de recherche Entropie de l’IRD et de Saint Mary's University au CanadaJamal Mahafina (IH.SM, Madagascar), Marc Leopold (IRD Brest / UMR ENTROPIE) et Anthony Charles (Saint Mary’s University, Halifax)1.


 

    Mention des trophées de l'innovation, avec des pétales de fleur stylisées arc-en-ciel

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    L'IRD lance les premiers Trophées de l'innovation. Objectif : récompenser des doctorants et des jeunes chercheurs, porteurs de projets innovants, à fort impact dans les pays du Sud et les Outre-mer français, et répondant aux objectifs de développement durable. Deux trophées ont été attribués lors de cette première édition. Ils ont été remis à l’occasion du sommet Emerging Valley, les 27 et 28 novembre 2023 à Marseille. Les lauréats bénéficieront d'un prix de 10 000 euros pour financer les actions nécessaires au développement de leur projet, d'un kit de promotion et d'un accompagnement par des professionnels pour le lancement du projet.

    Découvrez le portrait des deux lauréates 

    ... et des quatre autres nominé·es