Vue aérienne d’une zone insulaire mêlant bras de mer et langues de terre très végétalisées.

Les espaces marins végétalisés piègent et stockent encore mieux le carbone atmosphérique que les forêts terrestres tropicales.

© Wikipédia - RaiyaniM

Le marché du carbone bleu, miracle ou mirage ?

Mis à jour le 22.12.2023

Dans le contexte du changement climatique, la grande capacité de certains milieux côtiers à stocker du carbone intéresse au plus haut point. De nombreuses initiatives pour les réhabiliter et les protéger ont été lancées. Mais cette ruée mercantile vers le « carbone bleu » pourrait s’avérer contreproductive. Les scientifiques de l’IRD et leurs partenaires vous expliquent pourquoi.

Les herbiers, ici de Cymodoceaceae en Nouvelle-Calédonie, constituent de véritables prairies de plantes poussant sous la surface des océans.

© IRD - Magali Bouisson

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Bonne nouvelle sur le front du changement climatique, les mangroves, marais salés et herbiers marinsPrairies sous-marines composées de plantes à fleur et non d’algues. piègent et stockent formidablement bien le carbone atmosphérique ! À surface équivalente, ils sont trois à cinq fois plus efficaces pour ce faire que les forêts tropicales terrestres, pourtant championnes en la matière. Mais cet atout naturel des écosystèmes côtiers, que le GIEC Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climata défini sous le nom de carbone bleu, pourrait être gâché si sa gestion n’est pas durable.

Milieux sous pression
 

Plus de 120 millions de personnes dépendent des littoraux tropicaux pour leur subsistance. Leur avis et leurs intérêts doivent être pris en considération dans tous les projets de valorisation économique des milieux à carbone bleu.

© IRD - Vincent Turmine

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Siège d’une intense production primaireCréation de biomasse par les organismes producteurs primaires, c'est-à-dire les plantes, les algues bleu-vert et les bactéries autotrophes, en utilisant l'énergie lumineuse du soleil. C’est la base de toutes les chaines trophiques.  par photosynthèse, les milieux marins végétalisés séquestrent ensuite massivement le carbone capté, dans leurs sédiments sous-jacents, dans la biomasse sous-terraine et dans la biomasse morte du fond des océans, le soustrayant au cycle atmosphérique pour des siècles, voire des millénaires. Mais depuis plusieurs décennies, ces écosystèmes emblématiques des littoraux tropicaux sont sous pression : ils ont connu d’importantes pertes de superficie en lien avec le développement des activités humaines – notamment celui de l’aquaculture intensive sur les côtes asiatiques –, avec la pollution globalisée, l’urbanisation et, plus généralement, avec la forte pression anthropique sur les régions côtières. Ce déclin des milieux à carbone bleu compromet les mécanismes naturels de séquestrations du carbone dans les sédiments marins.
 

Depuis plusieurs décennies, les écosystèmes côtiers, comme les mangroves, sont dégradés par la pression anthropique sur les régions littorales, la pollution et la montée du niveau de la mer.

© IRD - Michel Grouzis

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Il menace aussi directement la subsistance de 120 millions de personnes dans le monde, pêcheurs, agriculteurs, femmes vivant traditionnellement de la pêche des invertébrés marins, et autres habitants des littoraux. Il aggrave en outre l’exposition de millions de personnes aux impacts délétères du changement climatique car ces milieux protègent naturellement contre l’érosion côtière, les inondations, les effets des cyclones et des ondes de tempête.

Engouement et accaparement
 

De nombreuses initiatives, issues d’ONG ou d’entreprises mercantiles, visent à restaurer les milieux à carbone bleu, souvent en développant une mono sylviculture aux impacts discutables.

© IRD - Johanna Jupri

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Mais paradoxalement, la légitimité et l’efficacité d’une partie des projets entrepris pour préserver et réhabiliter ces écosystèmes interrogent.  « Les milieux à carbone bleu suscitent un fort engouement chez de nombreux acteurs économiques depuis que les accords sur le climat, de Kyoto en 1997 et de Paris en 2015, ont mis la réduction des gaz à effet de serre au centre des agendas », indique Marie-Christine Cormier-Salem, anthropogéographe IRD dans l’unité Patrimoines locaux (PALOC). Un marché du carbone a en effet vu le jour, permettant aux entreprises d'acheter des crédits issus de projets qui stockent du carbone afin de compenser leurs propres émissions de gaz à effet de serre. Dans cette course au reboisement, les milieux à carbone bleu sont très prisés : de nombreuses organisations publiques et privées du Nord investissent dans des projets de réhabilitation des écosystèmes côtiers au Sud, et notamment des mangroves.
 

120 millions de personnes dans le monde dépendent directement des milieux à carbone bleu pour leur subsistance, comme les habitants de ce village de pêcheurs au Gabon.

© IRD - Hubert Bataille

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« Mais ces initiatives, organisées dans le cadre de REDD+Initiative coordonnées par l’ONU pour inciter les grands pays forestiers tropicaux à éviter la déforestation et la dégradation des forêts., aboutissent souvent à l’accaparement des espaces reboisés par les investisseurs, au détriment des communautés locales qui en vivent », explique la spécialiste. Ainsi, au Sénégal, en Gambie ou en Guinée Bissau, où les écosystèmes côtiers connaissent un regain significatif depuis plusieurs années, les exemples de privatisation des zones nouvellement restaurées sont légion. « En Casamance – une région du sud du Sénégal –, où des dizaines de milliers d’hectares de mangrove ont été réhabilités, les villageois se plaignent de ne plus y avoir accès, de ne plus pouvoir y exercer leurs activités vivrières, raconte Safietou Soumaré, doctorante en biogéographie à l’université de Nice et à l’École polytechnique de Thiès, au Sénégal. Les opérateurs impliqués dans certains projets rémunèrent des gardiens pour sanctuariser leurs investissements dans le carbone bleu. »

Bilan carbone incertain
 

Lorsque les conditions naturelles propices au stockage massif des matières organiques ont disparu, le seul reboisement des milieux côtiers dégradés est insuffisant en matière de carbone bleu.

© IRD - DIDEM – Rijasolo

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En outre, ces projets massifs de réhabilitation des mangroves pourraient se révéler moins efficaces que prévu à séquestrer du carbone. La formidable capacité de piégeage des écosystèmes côtiers repose en effet sur une dynamique complexe de conditions géomorphologiques, de propriétés biogéochimiques de l'eau de mer et de processus sédimentaires et océaniques. « Les reboisements avec une seule espèce ne répondent pas aux exigences de la biodiversité – les projets de reforestation sont le plus souvent basés sur de la monosylviculture – et se soldent par de nombreux échecs, quand les conditions hydro-sédimentaires ne sont pas restaurées », estime Marie-Christine Cormier-Salem. Les exemples de plusieurs régions – la Papouasie occidentale, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'Amapá (un État fédéré au nord du Brésil) ou la Guyane française notamment – montrent au contraire qu’il est plus efficace de s’attaquer aux causes de la dégradation des milieux à carbone bleu, pour les voir se régénérer naturellement, que de replanter des millions de palétuviers.
 

Les milieux côtiers végétalisés tropicaux, qui abritent une luxuriante biodiversité, avec nombres d’organismes producteurs primaires, ont une formidable capacité à piéger le carbone atmosphérique.

© IRD - Patrice Brehmer

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Dans une note d’orientation présentée à l’occasion de la prochaine Conférence des partis sur le climat (COP 28) à Dubaï en décembre 2023, les scientifiques de l’IRD et leurs partenaires en appellent ainsi à un effort de recherche international pour mieux caractériser la capacité de stockage du carbone bleu, mais aussi l’influence du changement climatique sur ces mécanismes. Ils plaident également en faveur de l’implication des populations locales dans les processus de coconception, de gouvernance et de partage des bénéfices des projets de carbone bleu. C’est la seule garantie pour que ces initiatives n’aillent pas à l’encontre des ODDObjectifs de développement durable, fixés par l’ONU et visant à éradiquer la pauvreté et les inégalités en assurant la transition écologique et solidaire du monde à l'horizon 2030..