Peinture d'un enfant avec gilet de sauvetage et torche de détresse à la main, sur le mur d'une maison vénitienne. Le bas du corps disparait dans l'eau à cause de la marée haute.

"L'enfant migrant de Venise", œuvre de l'artiste de street-art Banksy, interpelle sur le lien entre migrations et changement climatique.

© Marconatolli, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Les liens complexes entre migration, climat et environnement

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Mis à jour le 29.01.2024

C’est évident, le changement climatique va entrainer une forte augmentation des mobilités humaines. Évident ? Pas si sûr. Des scientifiques de l’IRD nous exposent les enjeux à prendre en compte pour décrypter la complexité des liens entre ces phénomènes. Un plaidoyer pour une approche globale et interdisciplinaire.

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« Réfugiés climatiques », « déplacés environnementaux », « migrants climatiques »… les termes ne manquent pas dans les médias et les discours politiques pour désigner celles et ceux qui plieraient bagages pour fuir les conséquences du changement climatique dans leur pays. Convoquant au passage l’image de migrations de masse des pays du Sud vers ceux du Nord. Pourtant, les études actuelles montrent surtout la nécessité de lier sciences humaines et environnementales autour de plusieurs enjeux pour mieux appréhender ces phénomènes.

Comprendre l’interdépendance

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Aborder le lien entre le changement climatique et les migrations implique de prendre en compte simultanément les écosystèmes et les systèmes sociaux impactés. Que ce soit face à un cyclone soudain ou à des transformations environnementales à long terme, des facteurs écologiques, socio-économiques, politiques et culturels interagissent. Les systèmes économiques dépendent des ressources environnementales et de leur évolution face au changement climatique. Par exemple, dans une zone où la pêche est le principal système de subsistance, on va donc devoir considérer les liens entre climat et milieu maritime, mais aussi les réglementations et les pratiques conditionnant l’accès à ses ressources, ainsi que les croyances et les pratiques culturelles en lien avec l’environnement local.

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Ajuster les échelles

Le climat opère à différentes échelles temporelles et spatiales, créant des défis pour l'analyse des mobilités qui lui sont liées. Si l’on peut facilement évaluer les mobilités associées à des événements soudains comme, par exemple, les inondations au Sénégal, les changements climatiques à long terme nécessitent une approche quantitative et qualitative complexe pour évaluer leur impact sur les mouvements de population.


Faire la part des choses

Madagascar, où une très forte vulnérabilité socio-économique des populations est associée à la variabilité naturelle du climat, connait depuis deux ans la famine.

© IRD - Anne-Elisabeth Laques

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Depuis plusieurs décennies, l’augmentation et l’amélioration des observations du climat ont permis d’enregistrer des événements et des tendances climatiques sur tout le globe. En parallèle, notre compréhension du climat et de ses changements, et en particulier le réchauffement global dû aux activités humaines, a aussi augmenté notamment grâce au développement des modèles numériques. Cependant, l'attribution des événements climatiques aux activités anthropiques est complexe. Ainsi, il est crucial de ne pas simplifier ces liens à outrance, comme le montre la famine qui sévit depuis deux ans à Madagascar. Les médias et certaines organisations internationales comme le Programme alimentaire mondial (PAM) l’ont rapidement imputée au réchauffement climatique global. Or, des études Luke J Harrington et al 2022 Environ. Res.: Climate 1 021003 ; DOI : 10.1088/2752-5295/aca6951 montrent que cette famine ne peut pas être attribuée au réchauffement climatique d’origine anthropique, mais plutôt à la très forte vulnérabilité socio-économique des populations à Madagascar, associées à la variabilité naturelle du climat de la région. 

De même, il est tout aussi difficile d’identifier le changement climatique comme la cause directe et exclusive d’un déplacement. Les raisons qui poussent une personne à migrer, sont multifactorielles. Un événement climatique soudain, tel un cyclone, peut entrainer la décision de se déplacer, mais d’autres facteurs entrent en jeu : par exemple, les systèmes d’alertes, les conditions de logement ou l’accessibilité des routes. Lorsque les phénomènes s’inscrivent dans la durée, comme une sécheresse, d’autres paramètres interviennent pour influencer le choix de quitter sa région : le déclin de la fertilité des sols, l’accès aux techniques d'irrigation, les politiques agricoles étatiques, la position sociale dans le ménage et la communauté… Surtout, si les changements environnementaux peuvent accroître l'incitation à se déplacer, ils peuvent également limiter la capacité à le faire.

 

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Peser ses mots

Les « migrants » ou « réfugiés » climatiques qui envahissent les discours et les médias convoquent l’imaginaire de l’urgence climatique, mais occultent la diversité des parcours migratoires et la complexité des dynamiques liées aux transformations environnementales. Pour les scientifiques, le terme « mobilités » est à privilégier, car plus représentatif de la multiplicité des mouvements humains.


Différencier les mobilités

Les mobilités liées au réchauffement climatique varient en termes de direction, d'objectifs et de durée. Les formes de mobilité sont influencées par des déterminants sociaux complexes, tels que le niveau de ressources, la position sociale et les facteurs politiques et religieux. À titre d’illustration, une des conséquences du réchauffement climatique au Bangladesh est une variabilité accrue des précipitations, et en particulier un changement dans le cycle des moussons. Dans la région du Kurigram, au nord du pays, ces variations favorisent tout autant l’augmentation des migrations saisonnières liées au travail que des départs permanents.


Développer les outils juridiques

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Si les termes ne manquent pas pour désigner celles et ceux qui entreprennent des déplacements en lien avec les transformations climatiques, au niveau juridique, c’est plutôt le vide. Un vide auquel des scientifiques s’attaquent pour élaborer de nouveaux instruments juridiques. Dans un contexte général d’inertie, il existe cependant des initiatives isolées, comme le régime de libre circulation des personnes en Afrique de l’Est pour les pays touchés par une catastrophe.


Éclairer les politiques

Le terme « migrations climatiques », bien que peu étayé scientifiquement, a une forte résonance politique. Les politiques publiques, influencées par des présupposés sur les migrations de masse, impactent les financements, la recherche et les outils méthodologiques, ce qui amplifie les croyances sur un lien pourtant encore flou et accompagne un discours teinté de catastrophisme.

En conclusion, aborder les migrations liées au changement climatique nécessite une approche holistique, intégrant sciences humaines et environnementales, tout en reconnaissant la complexité des facteurs et des dynamiques en jeu. Les solutions doivent être élaborées en collaboration avec les populations affectées, tenant compte de leurs connaissances et de leurs besoins spécifiques.


 

    • Ce texte est issu des travaux présentés par Maeva Belloiseau, collaboratrice scientifique dans le cadre du projet CliMiHealth (Climate change and health in the Caribbean), Sofia Meister, ingénieure d’études sur le projet ClimHB (Climate Change, Migration and Health Systems Resilience in Haiti and Bangladesh)(CEPED/IRD) et Audrey Brouillet, postdoctorante à l’IRD en sciences du climat et de l’environnement, dans le cadre d’un webinaire proposé en décembre 2021 par la Communauté de savoirs Migrations de l’IRD (CoSav-Migrations).

    • Julie Coquart, IRD-DCPI