De nombreuses échoppes comme celles-ci parsèment les rues des bas-quartiers à Tananarive, à Madagascar.

© IRD/Thibault Vergoz

Sortir de la pauvreté : microcrédit ou don sans contrepartie ?

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Le sujet

Lors de l’année internationale du microcrédit en 2005, la Banque mondiale présentait celui-ci comme un outil efficace contre la misère et la faim. 13 ans plus tard, qu’en est-il ? Sort-on de la pauvreté par le microcrédit ? Si non, quelles en sont les lacunes : dans sa mise en œuvre, son usage ou la dette qu’il crée ? Le don pourrait-il être une meilleure solution, comme certains programmes le laissent penser ? Et comment s’en assurer ? Trois chercheurs comparent ici ces deux options de politique économique.

Les intervenants

  • Isabelle Guérin

    © IRD/Carole Filiu-Mouhali

    '' Le microcrédit peut accroître le surendettement ''

    Isabelle Guérin

    Socio-économiste au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques

  • © Bruno Crépon

    '' Un investissement massif contre la pauvreté est nécessaire ''

    Bruno Crépon

    Économiste au Centre de Recherche en Économie et Statistiques Associé au Jameel Poverty Action Lab

  • Holimalala Randriamanampisoa

    © Holy Randriamanampisoa

    '' L'usage du microcréit dépend des situations locales ''

    Holimalala Randriamanampisoa

    Économiste au Centre d’études et de recherches économiques pour le développement Université d’Antananarivo, Madagascar UMI Résiliences

La réponse de Isabelle Guérin

Certaines études montrent depuis la fin des années 1990 que le microcrédit permet rarement d'échapper à la pauvreté. Bien articulé à d’autres mesures, il peut dynamiser des filières d’activité ou des territoires. Mais il est trop souvent inadapté et trop cher, avec des échéances régulières non-négociables. Il sert surtout à consommer, se soigner, rembourser des dettes informelles. Il peut donc accroître le surendettement, qui pèse déjà lourdement sur les pays du Sud avec l’explosion du cours des matières premières, la privatisation des services publics (éducation, santé, eau, électricité…), la disparition de l’autoconsommation agricole et des terres communes et l’augmentation des besoins. Les sociétés de crédit à la consommation ont déployé leur logique financière dans les pays émergents, et pénètrent dans les plus pauvres. Le surendettement, sous-estimé car difficile à mesurer, a des incidences majeures sur la pauvreté, mais aussi sur la migration forcée. Quant au don, il s’agit en général d’argent versé sous conditions – vaccination et scolarisation des enfants, comme dans le programme Bolsa Família au Brésil. Ces tentatives d’acheter la paix sociale augmentent les « devoirs » des mères et réduisent leur temps de travail, faute d’efforts complémentaires pour améliorer les services publics. Le microcrédit n’est pas non plus un meilleur levier à l’émancipation des femmes : souvent, il les sur-responsabilise là où les normes patriarcales dominantes leur dénient même l’accès à la propriété de la terre ! La priorité est de réformer les droits de propriété et de mettre en place, par une fiscalité adaptée, des infrastructures publiques qui fonctionnent – surtout des écoles et des hôpitaux – ainsi qu’une protection sociale contre l’irrégularité des revenus (assurance chômage, retraite). Sans faire d’ingérence, l’aide au développement a une légitimité à porter ce discours.

La réponse de Bruno Crépon

Vers 2005, le microcrédit était vu comme l’instrument de politique économique de demain : toute personne pauvre devait être un entrepreneur potentiel auquel ne manquait qu’un microcrédit pour se révéler. Depuis, plusieurs évaluations randomisées?Comparaison des situations de deux groupes statistiquement identiques, l’un recevant les bénéfices d’un programme de grande envergure aux places limitées, et l’autre n’y ayant pas accès. ont ébranlé cette thèse. Menées sur le terrain dans de multiples pays du Sud, elles ont montré que la demande de microcrédit par la population n’était pas aussi élevée qu’attendue et, surtout, que le microcrédit n’avait en moyenne pas d’impact sur l’investissement des plus pauvres ou leur consommation. Au mieux, les moins pauvres des bénéficiaires s’étaient un peu enrichis, et les plus pauvres ne s’étaient pas surendettés. Mais un fait saillant ressort de toutes les études randomisées : si l’on transfère « gratuitement » de l’argent ou des ressources matérielles aux pauvres, le rendement est très élevé. On le constate dans beaucoup de pays. Ainsi, le programme Targeting the Ultra Poor, testé en Éthiopie, au Ghana, au Honduras, en Inde, au Pakistan et au Pérou est extraordinairement efficace(1) : il combine le don d’un élément exploitable (une chèvre, par exemple), une offre de formation et des transferts d’argent - sans condition, car les études randomisées ont montré que le conditionnement n’est pas utile. Elles ont témoigné, en revanche, de la nécessité d’un investissement massif (« big push ») contre la pauvreté : si le soutien est trop faible, il ne permet pas de passer le seuil critique de la subsistance pour investir ou épargner. Ces résultats d’études randomisées emportent souvent la conviction des décideurs publics et des philanthropes. Ils ont ainsi une place de premier plan dans le choix des instruments économiques permettant de résorber la pauvreté !


Note :
Banerjee, Abhijit et al.A Multi-Faceted Program Causes Lasting Progress for the Very Poor: Evidence from Six Countries”, Science; 15 mai 2015 ; 348 (6236): 1260799.

 

 

La réponse de Holimalala Randriamanampisoa

L’usage du microcrédit dépend des situations locales. Le projet de l’Union européenne Nopoor, coordonné par l’IRD, a montré qu’à Madagascar le microcrédit, en milieu urbain, servait surtout pour des dépenses de santé ou de scolarité. Il compense le coût élevé des services publics. En zone rurale, il est utilisé pour acquérir des moyens de production et financer des activités – mais les plus pauvres en sont exclus pour différentes raisons : taux d’intérêts excessifs (30 à 40 % par an), rythme de remboursement qui ne respecte pas celui de la production agricole et nécessite d’avoir déjà de l’épargne, faible niveau d’instruction, éloignement des routes principales ou des villes où se trouvent les instituts de micro-finance. Les leviers en faveur de l’inclusion financière?Accès des entreprises ou des particuliers à une gamme de services bancaires et financiers adaptés à leurs besoins alors que leur situation les excluent des services bancaires courants. sont donc nombreux ! Un des grands défis de la Stratégie nationale de la finance inclusive?Stratégie nationale de la finance inclusive : ensemble de dispositifs nationaux mis en place pour renforcer cette inclusion. Depuis 2010, plus de 30 pays ont lancé une telle stratégie. de Madagascar est qu’en 2022 45% de la population puisse accéder à des services financiers, classiques ou de microfinance, contre seulement 12% actuellement – ce qui implique une politique d’éducation financière de la population. L’État malgache encourage surtout le microcrédit plutôt que le don. Il s’appuie en cela sur l’attachement de la population à la responsabilisation financière de chacun. D’ailleurs, ce sont les instituts de micro-finance mutualistes qui ont la faveur des zones rurales : les Malgaches s’approprient la gouvernance des décisions qui les concernent, dans un tissu social que les dettes resserrent. Par ailleurs, à Madagascar, l’aide humanitaire internationale combine parfois microcrédit et don et atteint ainsi les plus pauvres. Ces initiatives serviront de passerelle vers les instituts de micro-finance agréés. Depuis plus de dix ans, l’État malgache et les organismes internationaux soutiennent une vision libérale du microcrédit, avec pour horizon le progrès économique de la société. Les pauvres n’en bénéficient pas directement faute d’infrastructures et d’une prise en compte de leurs situations variées.