Université de l’Illinois à Springfield (2014)

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Pourquoi faut-il relier migration et éducation ?

Mis à jour le 14.10.2019

Dans les récents débats sur les frais de scolarité des étudiants étrangers en France, les pactes Mondiaux sur les migrants et les réfugiés ou encore les discussions sur la fuite des cerveaux, la relation entre migration et éducation est centrale, mais insuffisamment réfléchie.

Les dernières recherches sur la question montrent à quel point les liens sont complexes, mais pourtant cruciaux pour mieux relier politiques migratoires et politiques éducatives.

 

Des migrants au niveau d’éducation de plus en plus élevé

Si la migration internationale mondiale n’a que très modestement augmenté au cours des dernières décennies par rapport à la population, le niveau éducatif des migrants des pays en développement vers les pays développés s’est lui considérablement amélioré. Celui-ci est ainsi maintenant très proche du niveau moyen dans le pays d’accueil.

 

© B. Nilsson, « Education and migration : insights for policymakers », AFD Research Papers Series, No. 2019-88, January 2019.

Part des migrants ayant un niveau d’éducation tertiaire dans 20 pays de l’OCDE, par région d’origine

Entre pays en développement, la même sélectivité éducative peut être observée avec des taux d’émigration des diplômés du supérieur largement supérieurs aux taux d’émigration du reste de la population.

© B. Nilsson, « Education and migration : insights for policymakers », AFD Research Papers Series, No. 2019-88, January 2019.

Part de la population ayant un niveau supérieur, sélection de pays africains, population résidente et population migrante dans un autre pays africain

Quels sont les effets de l’éducation sur la migration ?

Les effets de l’éducation sur la propension à la mobilité sont très visibles. Comparés aux diplômés du primaire, les diplômés de l’enseignement supérieur ont ainsi près de deux fois plus tendance à connaître une mobilité à l’intérieur de leur pays et cinq fois plus une mobilité internationale.

Cette situation est expliquée par des incitations à la migration propres aux diplômés : de meilleurs rendements éducatifs (certains pays valorisant mieux les compétences), un coût relatif moindre à la migration (les diplômés ayant une épargne plus importante et plus mobile), un meilleur accès à l’information, ou encore des préférences différentes.

La sélectivité éducative des politiques migratoires est un autre facteur explicatif important. Ainsi dans un certain nombre de pays d’accueil (par exemple au Canada et en Australie), l’admissibilité des immigrants est basé sur un système à point dans lequel le niveau d’éducation joue un rôle central.

À l’inverse, la migration peut également être vue comme un moyen d’acquérir un meilleur niveau d’éducation comme c’est le cas pour les étudiants internationaux. L’éducation devient alors une motivation à la mobilité internationale. Le nombre d’étudiants en mobilité internationale est ainsi passé de 1,2 million en 1990 à 5 millions en 2014 avec une participation en forte hausse accrue d’étudiants asiatiques et d’Amérique latine.

Quels sont les effets de la migration sur l’éducation ?

En lien avec cette sélectivité éducative des migrants, la question centrale se situe au niveau de l’effet net entre les aspects négatifs (brain drain) et les effets positifs (brain gain) qui dépend alors de l’activité économique, des dépenses publiques, des taxes perçues et des incitations à investir dans l’éducation.

Les travaux récents suggèrent que cette émigration peut apporter un bénéfice net au pays d’origine, notamment si elle crée une demande d’éducation chez les individus se voyant potentiellement migrer à l’avenir.

Les transferts de fonds des diasporas mais aussi le retour peuvent également impacter positivement la situation éducative des pays d’origine. Au Salvador, il a ainsi été estimé que pour chaque dollar reçu en remises de fonds, les dépenses d’éducation ont augmenté de 3,72 dollars. La migration de retour des diplômés, qui ont accumulé du capital et des compétences à réinvestir, peut aussi améliorer le capital humain des pays d’origine.

Avec des effets positifs ou négatifs selon les lieux de mobilité, des transferts de normes éducatives peuvent également être observés. Ainsi une étude sur la Jordanie montre que les filles dont les pères avaient migré dans des pays plus conservateurs sur le rôle des femmes (dans les pays du Golfe par exemple) ont une plus forte probabilité d’abandonner l’école.

L’absence d’un, voire des deux parents, peut également impacter négativement la situation des enfants restés au pays via un suivi éducatif plus faible ou une charge de travail plus importante des enfants au sein du ménage. En Albanie et en Chine, où la migration temporaire est très importante, on observe un effet négatif sur la scolarisation des enfants. Un effet inverse à toutefois été trouvé notamment au Malawi et en Nouvelle-Zélande.

La migration impacte également les systèmes éducatifs au travers du nombre d’enfants à intégrer dans les systèmes nationaux. Ainsi dans la majorité des pays de l’OCDE il y a au moins un élève sur cinq âgé de 15 ans qui est un immigrant de première ou deuxième génération.

© Unesco, « Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2019 : Migration, déplacement et éducation : bâtir des ponts, pas des murs ».

Répartition des élèves âgés de 15 ans en fonction de leur origine, 2015

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Bloc de texte

Des pays comme le Liban ou l’Éthiopie voient aussi leur système éducatif mis sous pressionpar l’arrivée massive d’enfants réfugiés à prendre en charge.

Dans le cas d’une arrivée significative de migrants dans un système éducatif et si les dépenses publiques ne sont pas augmentées en conséquence, il est possible d’observer une certaine congestion dans les classes et donc une baisse de la qualité.

L’intégration éducative des enfants de migrants est alors un enjeu important, la prise en compte des coûts d’adaptation (à une nouvelle langue, à un nouveau système éducatif), l’accès à l’information et les diverses discriminations sont alors déterminants.

Selon leur âge d’arrivée dans le pays, la langue parlée à la maison et le niveau éducatif des parents, ces deuxièmes générations de migrants peuvent parfois avoir un niveau éducatif inférieur à celui des natifs du pays.

Toutefois en contrôlant par la situation socio-économique, il ne semble plus y avoir d’écart.

Ainsi, des études menées au Royaume-Uni et en Autriche ne trouvent aucun effet sur les élèves natifs, alors qu’on peut observer un léger effet négatif sur les élèves issus de la migration.

© Flickr.com - DFID - UK Department for International Development.

Une professeure libanaise travaillant dans une école du camp de réfugiés syriens de Zaatari en Jordanie

A la suite de la scolarisation d’enfants de migrants dans l’enseignement public, une augmentation des inscriptions des populations natives dans l’enseignement privé est parfois observée. Ces effets s’observent toutefois seulement si l’afflux de migrant et très important et très concentré dans de petites municipalités.

Comment mieux relier politiques migratoires et politiques éducatives ?

Alors que l’éducation et la migration sont étroitement liées, ces deux sujets sont la plupart du temps pensés de manière indépendante.

La multiplicité des canaux d’influence, associée à la grande variabilité des situations selon les pays et individus, démontrent pourtant qu’il est nécessaire de beaucoup mieux intégrer les stratégies éducatives et les stratégies migratoires des pays tant pour les migrants, que pour les populations des pays d’accueil et de celles restées dans les pays d’origine.

Au niveau des politiques éducatives, les principes centraux sont alors de mieux reconnaître, protéger et inclure les enfants en situation de migration, de reconnaître leurs qualifications, mais aussi mieux de former les enseignants et de piloter l’offre éducative pour répondre à cette problématique spécifique.

Cette éducation inclusive peut alors être vue comme un « outil de gestion des migrations » et nécessiterait une répartition équilibrée des migrants au sein des établissements éducatifs.

Du côté des politiques migratoires dans les pays d’origine, les politiques destinées à réduire la mobilité des diplômés des supérieurs (quotas, mesure coercitive, subventionnement des salaires) ont démontré des résultats assez mitigés.

En revanche, les incitations au retour des migrants qualifiés de certains pays comme la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud (acquisition simplifiée de double nationalité, incitations fiscales, facilité d’investissement et d’acquisition de droits de propriété) ont démontré des résultats prometteurs.

Dans les pays d’accueil, si certaines politiques sélectives de visa peuvent avoir des conséquences sur la « bataille des talents », c’est-à-dire la capacité des états à attirer certaines catégories de migrants, les politiques migratoires semblent n’avoir qu’un impact limité sur les flux migratoires.

Finalement des innovations de type « Skill mobility partnership », un processus par lequel les pays de destination contribuent à l’acquisition de compétences par les migrants potentiels dans les pays d’origine, pourrait être une façon de mieux mettre en lien, via des contrats, des pays ayant de la main-d’œuvre à former en interne et des pays en pénurie de ces compétences.

En assurant un emploi dans le pays d’accueil et en rémunérant la formation là où elle est la moins coûteuse, ce genre de contrat pourrait participer à la construction d’une offre éducative de qualité dans les pays d’origine et créer des incitations à investir dans l’éducation. De plus, il est montré qu’une partie de cette main-d’œuvre formée à des standards internationaux pour l’expatriation reste en fait dans le pays d’origine et participe donc à son développement humain.

Cet article a été publié par The Conversation France.

Auteurs : Rohen d’Aiglepierre et Anda David, AFD / Björn Nilsson, IRD