Solène Derville collecte des données environnementales pour mieux comprendre les déplacements des cétacés.

© Nouméa © Nicolas Job

Solène Derville ou la bosse des baleines

Mis à jour le 11.10.2019

Solène Derville a les yeux rivés sur l’océan. Son métier : observer et comprendre le comportement des baleines à bosse dans les eaux de Nouvelle-Calédonie. La jeune biologiste, déjà lauréate du prix Louis M. Herman Research Scholarship en 2018, vient d’obtenir ce 8 octobre la bourse L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science pour ses travaux sur les monts sous-marins calédoniens. Ces reliefs des profondeurs, peu étudiés jusqu’alors, pourraient devenir de nouveaux sanctuaires pour ces mammifères marins en danger d’extinction. 

Elle intervient à la télévision, à la radio, dans des conférences ou dans des ateliers pour enfants. Et à chaque fois que Solène Derville prend la parole, ses auditeurs tendent l’oreille. Car son sujet d’études, les baleines à bosse, fascine. En Nouvelle-Calédonie, ce mammifère marin, habitué des côtes de l’archipel où il vient se reproduire, est emblématique de la culture locale. La jeune scientifique, passionnée par la mégafauneL'ensemble des animaux de grande taille, y est venue étudier le déplacement et l’habitat de ces animaux avec pour objectif d’aider à leur protection.

Le chant des baleines

Solène Derville (à dr.), avec Claire Garrigue, lors de la mission MARACAS en 2016, dont le but était de collecter des données sur l’écologie des cétacés.

© IRD – Rémi Dodemont

Bloc de texte

Si elle débute ses études de biologie à l’École Normale Supérieure de Lyon, ses terrains de stage l’amènent rapidement hors de la métropole. Elle étudie d’abord le comportement des tortues marines à l’île de La Réunion puis celui des dauphins aux États-Unis. C’est sa rencontre avec Claire Garrigue, biologiste spécialiste des baleines à bosse en Nouvelle-Calédonie, qui la pousse à s’installer à l’autre bout du globe. « Je l’avais contactée car j’étais intéressée par le chant des baleines, se rappelle-t-elle. Claire Garrigue avait collecté des données sur leur déplacement et elle m’a proposé de les analyser et de poursuivre ce travail. C’est un projet qui me passionne, au croisement de la science fondamentale et de la conservation des espèces. »

La population de baleines à bosse d’Océanie est en effet considérée comme « en danger d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Chaque année, ces mammifères parcourent les eaux du Pacifique Sud pour rejoindre leurs zones de reproduction mais les scientifiques ignorent encore où ils s’accouplent et où les femelles mettent bas. Durant sa thèse, entre 2015 et 2018, l’étudiante a modélisé la distribution, les habitats et les déplacements des baleines dans le Parc naturel de la mer de Corail et en Océanie à l’aide de données collectées ces 20 dernières années. « Des outils comme la télémétrie satellitaire et la modélisation spatiale m’ont permis d’identifier dans la zone pélagiqueQualifie toute l'eau qui n'est ni à proximité du fond ni à proximité de la côte., les monts sous-marins et les bancs peu profonds de la Nouvelle-Calédonie comme d’importants habitats de reproduction et de développement pour les baleineaux. La mégafaune marine de ces espaces était peu étudiée par les scientifiques auparavant, j’ai donc souhaité continuer mes recherches sur ce sujet », poursuit Solène Derville.

© Opération Cétacés

Les baleines à bosse d’Océanie utiliseraient les monts sous-marins comme espace de reproduction et d’alimentation.

©

Bloc de texte

Explorer les monts sous-marins 

La jeune femme entame ainsi un post-doctorat en janvier 2019 sous la co-tutelle de l’UMR Entropie et d’Opération Cétacés. Cette ONG, regroupant des biologistes, a pour objectif d’acquérir des connaissances sur les mammifères marins de Nouvelle-Calédonie, et de sensibiliser les populations à la protection de ces espèces. Solène Derville réalise quatre campagnes à bord de l’ALIS, un navire de la flotte océanographique française. Dans les mers du sud-est de la Nouvelle-Calédonie, elle dénombre les baleines présentes autour de trois monts sous-marins et collecte des données environnementales (température, salinité, courants, biomasse acoustique…).  

« On trouve sur ces monts des mâles venant chercher des femelles mais aussi des mères avec leurs baleineaux, poursuit Solène Derville. Ces groupes sociaux sont vulnérable car les baleineaux doivent se développer dans les meilleures conditions pour pouvoir entreprendre leur première grande migration vers l’Antarctique. Protéger ces espaces apparaît ainsi essentiel si on veut préserver durablement cette espèce. »

 

Exergue

C’est génial de voir la curiosité dans le regard des gens lorsque nous leur présentons nos découvertes.

©

Bloc de texte

Dès qu’elle le peut, l’étudiante partage ses découvertes auprès des habitants de l’archipel. Elle intervient également auprès d’opérateurs de tourisme et dans des clubs nautiques pour sensibiliser les usagers de l’océan à la préservation des baleines. « Dans nos recherches, nous perdons la dimension affective qui existe autour de ces animaux. Alors, c’est génial de voir la curiosité dans le regard des gens lorsque nous leur présentons nos découvertes », sourit-elle. 

Un terrain de jeu passionnant

Solène Derville a effectué quatre campagnes en mer en 2019 pour étudier la présence des baleines dans les monts sous-marins.

© IRD – Claire Garrigue

Bloc de texte

Grâce à la bourse L’Oréal-Unesco Pour les femmes et la science qu’elle vient d’obtenir, Solène Derville souhaite poursuivre ce travail de médiation dans des régions éloignées de Nouméa, en tribu et dans les principales communes de la Grande Terre et des îles Loyauté (Ouvéa, Lifou, Maré). La dotation lui permettra aussi de compléter l’analyse de données récoltées durant son post-doctorat à travers des formations en méthodes statistiques et en analyse de données acoustiques et océanographiques. Une dernière formation aux balises de télémétrie « Multi Sensor » -  capables d’enregistrer les mouvements d’un animal pendant plusieurs heures - lui donnera l’occasion de tester son hypothèse sur l’alimentation des baleines dans les monts sous-marins : les mammifères plongeraient jusqu’à 600 mètres de profondeur pour s’y alimenter de façon occasionnelle. 

Et après ? En Nouvelle-Calédonie depuis quatre ans, Solène Derville s’estime heureuse d’y vivre. Mais elle ne s’interdit pas de se déplacer dans de nouvelles contrées : « J’ai trouvé ici un terrain de jeu passionnant pour l’étude de la biodiversité et je me suis épanouie sur tous les plans. Mais je ne veux pas rester sur mes acquis. Alors, j’aimerais par la suite transposer mes questions écologiques à d’autres espèces de la mégafaune marine, cétacés, oiseaux marins ou tortues marines, dans d’autres régions du monde. »