Portrait du jeune chercheur nigérien.

Pour Souleymane Harouna-Diéte, la corette potagère est un candidat intéressant pour produire un alicament contre les maladies métaboliques.

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Souleymane Harouna Dieté : sur la piste d’un alicament traditionnel

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Mis à jour le 21.02.2024

Le jeune scientifique nigérien est nominé aux Trophées de l’innovation grâce à ses travaux visant à valoriser une plante locale pour assurer des apports en nutriments essentiels et une protection contre les troubles du métabolisme aux consommateurs africains.

Un diagnostic erroné peut susciter une carrière scientifique fertile… C’est parce qu’on lui avait diagnostiqué, par erreur, une drépanocytose Maladie génétique qui touche l’hémoglobine, la protéine contenue dans les globules rouges qui sert à transporter l’oxygène à travers le corps. Elle est aussi appelée anémie falciforme en raison de la forme en faux que prennent les globules rouges.que Souleymane Harouna Diété s’est destiné à des études en santé. Il était alors encore au collège de son village natal à une douzaine de kilomètres de Niamey. Ce jeune Nigérien, issu d’une famille modeste, poursuit assidument sa scolarité pour devenir médecin. « Mais quelques années plus tard, mon dossier n’est pas retenu à la faculté de médecine ; j’embrasse des études de biochimie pour servir la santé quand même, et je découvre dans la foulée que je n’étais absolument pas drépanocytaire ! », raconte-t-il avec humour. Qu’à cela ne tienne, il poursuit son cursus dans le but d’améliorer l’état sanitaire de ses contemporains. Il s’inscrit au master production et valorisation des substances naturelles d’origines végétales, à l’université de Niamey, et se lance dans une étude des plantes utilisées traditionnellement pour lutter contre… la drépanocytose, bien sûr !

Des plantes contre la drépanocytose

La drépanocytose, une affection sanguine héréditaire, est très répandue en Afrique, où on enregiste 150 000 à 200 000 naissances d'enfants malades chaque année.

© IRD - Pierre Chavance

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« À l’issue d’une enquête d’ethnopharmacologie sur le terrain, j’ai concentré mon travail sur les deux végétaux les plus employés par la médecine traditionnelleFlueggea virosa et Kigelia africana1, explique le jeune scientifique. Et, ils ont montré une efficacité significative in vitro pour limiter la déformation des hématies – ou globules rouges – sur des échantillons sanguins issus de patients drépanocytaires S/SPersonne affectée de drépanocytose homozygote : elle possède deux copies défectueuses du gène impliqué dans la maladie. 1. » Il laisse à un autre étudiant qui s’est saisi du sujet, le soin de mener l’analyse chimique des plantes pour découvrir d’éventuels principes actifs. Car lui-même est sélectionné pour un travail de thèse au centre d’excellence africain pour la valorisation des déchets, à Yamoussoukro en Côte d’Ivoire. 

 

Une légende dit que les énormes fruits du saucissonnier ne peuvent pas tomber sur l'homme, mais au-delà des croyances Kigelia africana pourrait avoir des vertus contre les crises drépanocytaires.

© IRD - Christian Seignobos

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Là, dans le pays de cocagne de l’Afrique de l’Ouest, il est saisi par l’importance croissante des maladies liées au syndrome métaboliqueTroubles métaboliques associés à un excès de graisse abdominale. « Les habitudes alimentaires des Ivoiriens, qui délaissent les plats traditionnels équilibrés et les légumes, mais aussi la sédentarité associée au mode de vie moderne ont déclenché une véritable épidémie d’obésité, de diabète et d’hypertension », explique-t-il. La prévalence de ces fléaux dans la population a explosé en cinq ans : celle du diabète de type 2 a doublé (4,2 à 8,4 %), celle de l’hypertension est passée de 20 à 34 % et celle de l’obésité abdominale de 20 à presque 40 % !

Gluante et pas très appétissante

La corète, un légume-feuille traditionnellement utilisé dans la préparation de sauces en Afrique, et vendu sur les marchés à la saison - ici à côté de feuilles de coriandre - pourrait être un alicament prometteur.

© IRD - Marianne Donnat

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Pour améliorer la nutrition de ses contemporains et prévenir ces troubles, il jette son dévolu sur un légume-feuille, la corète potagèreCorchorus olitorius1 très riche en acides gras oméga-3, en antioxydants, fer, zinc et sélénium Oligo-élément essentiel participant à l’équilibre du système immunitaire, à l’activité thyroïdienne et à la prévention cardiovasculaireet dont l’usage s’est un peu perdu. « Une enquête à travers 17 départements du pays, nous a permis d’identifier les obstacles à sa large utilisation : elle est saisonnière et il n’existe pas de technique efficace de conservation. De plus sa texture gluante rebute de nombreux consommateurs, indique-t-il. Pire, la trop longue cuisson, associée à sa préparation traditionnelle en sauce, fait disparaitre une bonne partie de ses qualités nutritionnelles exceptionnelles. » Pour remédier à ces problèmes, il élabore deux produits à base de corète, une infusion, qui peut être consommée comme du thé, et une poudre utilisable en complément alimentaire dans la préparation des plats traditionnels. Les techniques retenues pour la production et la transformation de la corète sont écologiques et durables.

Le changement des habitudes alimentaires et la sédentarité sont à l'origine d'une épidémie de maladies métaboliques dans de nombreux pays du Sud.

© PX Here - Creatives commons - Domaine public

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« Les études menées en labo sur des extraits de la plante confirme son intérêt pour la prévention des maladies métaboliques, affirme-t-il. Elles ont déjà montré son efficacité à prévenir le diabète sur des modèles de souris ! »
À terme, son innovation vise à proposer un alicament Aliment-médicament, aux vertus préventives ou curatives]à un coût accessible pour tous les consommateurs africains, sur la base d’une ressource naturelle largement disponible. Elle a été distinguée par le prix national ivoirien de l’innovation en 2022. Ses travaux entre dans le spectre des recherches menées par plusieurs équipes de l'IRD, qui pourraient s'en saisir s'il remportait un Trophée de l'innovation.


 

    Mention des trophées de l'innovation, avec des pétales de fleur stylisées arc-en-ciel

    © IRD

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    L'IRD lance les premiers Trophées de l'innovation. Objectif : récompenser des doctorants et des jeunes chercheurs, porteurs de projets innovants, à fort impact dans les pays du Sud et les Outre-mer français, et répondant aux objectifs de développement durable. Deux trophées ont été attribués lors de cette première édition. Ils ont été remis à l’occasion du sommet Emerging Valley, les 27 et 28 novembre 2023 à Marseille. Les lauréats bénéficieront d'un prix de 10 000 euros pour financer les actions nécessaires au développement de leur projet, d'un kit de promotion et d'un accompagnement par des professionnels pour le lancement du projet.

    Découvrez le portrait des deux lauréates 

    ... et des quatre autres nominé·es