Des femmes étudiantes et mères sont regroupées dans une salle de classe afin de témoigner de leur situation.

En mai 2023, les experts ont rencontré des étudiantes « filles-mères » à l’université de Toukra.

© Chanceyambaye NGARNOUGBER

Tchad : quelle place pour les femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche ?

Mis à jour le 16.02.2024

Une expertise scientifique collective sur les femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche au Tchad, menée par l’IRD, est rendue publique après un an de travail. Entre le manque de visibilité et le poids des traditions, l’étude dépeint le difficile parcours universitaire des enseignantes-chercheuses tchadiennes et propose une série de quatre recommandations pour l’améliorer.

Un avenir plus juste et plus durable pour la planète et l’humanité ne peut se faire sans une éducation de qualité accessible à tous et l’égalité entre les sexes, préconise l’Organisation des nations unies à travers les objectifs de développement durable n°4Veiller à ce que tous puissent suivre une éducation de qualité dans des conditions d’équité et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie. et n°5Réaliser l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles.. Comme de nombreux États, le Tchad s’est saisi de ce message, faisant de l’autonomisation des femmes par l’éducation et le revenu un indice de développement. Sous l’impulsion d’associations féminines, le pays a ainsi été marquée par des réformes visant à promouvoir les droits des femmes et des filles. En témoignent la Politique Nationale Genre mise en place en 2011 et révisée en 2017, et l’instauration de la loi quotaLoi instituant la parité dans les fonctions nominatives et électives en République du Tchad. en 2018.

Cependant, si ces progrès législatifs sont encourageants, de nombreux défis demeurent. Les femmes sont encore sous-représentées dans toutes les sphères de la vie politique et publique, notamment dans les instances de prise de décisions. Elles ont aussi un accès plus limité à l’éducation du fait de leur genre et représentent moins de 10 % des effectifs totaux dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) du pays.

 

Faire appel à l’expertise de l’IRD

Sur la base de ces constats, le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique et de l’Innovation du Tchad (MESRSI) a, en 2022, a confié à l’IRD le soin de réaliser un état des lieux et de formuler des recommandations sur la question du « genre dans l’enseignement supérieur et la recherche » dans le pays. En adoptant une approche holistique, interdisciplinaire et intersectionnelle, ce travail avait notamment pour objectifs de s’appuyer sur la recherche locale et de permettre aux politiques publiques de s’approprier les résultats. Entre octobre 2022 et décembre 2023, douze expertes et experts tchadiens, français et burkinabè, venant d’horizons scientifiques divers mais tous spécialistes du genre, ont travaillé pour faire le point sur cette question.

 

Dessin de sensibilisation en faveur de la scolarisation des filles à N’Djaména

© IRD - Ludovic Mollier

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Un chantier partant presque de zéro, coordonné par deux coprésidentes, Sabine Djimouko, enseignante-chercheuse en géographie de la santé et en genre à l’université de N’Djaména au Tchad, et Gaëlle Gillot, maîtresse de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne, géographe spécialisée en aménagement au sein du laboratoire Développement et Société, en France, avec l’appui de la mission expertise de l’IRD.

 

La forte place des traditions

Via cette expertise, trois axes thématiques ont été étudiés. Le premier porte sur l’émergence des inégalités entre les hommes et les femmes comme objet de politique publique au Tchad. Les experts soulignent la prise en compte progressive mais insuffisante de cette question par le gouvernement. Un constat qui s’explique en partie par les multiples contraintes socio-culturelles auxquelles se heurtent les réformes mises en place.

« Il existe un hiatus important entre la volonté de l’État de permettre aux filles de s’émanciper et la culture de la population, pour qui il est important de rester dans une forme de tradition », explique Sabine Djimouko.

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Des données manquantes

Évolution de l’effectif des étudiants selon le sexe au Tchad

© IRD - Sabrina Toscano

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À travers le deuxième axe, les spécialistes ont dressé un bilan chiffré de la présence des femmes dans l’ESR au Tchad. Bilan qui atteste de la place minoritaire qu’elles y occupent, que ce soit comme étudiantes ou enseignantes. Cela est notamment dû à la faible scolarisation des filles, qui quittent progressivement l’école à partir de dix ans pour s’occuper des tâches ménagères dans le foyer, voire se marier.

Aussi, malgré l’importance du sujet, l’éducation des filles et des femmes est très peu étudiée et documentée, surtout en ce qui concerne le supérieur. « Au Tchad, nous ne disposons que peu de données et de statistiques sur les femmes enseignantes-chercheuses, or sans étude pour objectiver, mettre en évidence et analyser ces disparités, elles restent invisibles », regrette Sabine Djimouko.

Et sa consœur coprésidente Gaëlle Gillot de rebondir : « Plus on a d’informations, mieux on prend conscience des problèmes. Et c’est cette prise de conscience et la volonté d’y remédier qui peuvent apporter le changement politique et social. »

L’obstacle du « devoir social »

Enfin, le troisième axe s’intéresse aux vécus et représentations des femmes universitaires au Tchad, dont le parcours est semé d’embuches. « Ce qu’elles nomment “le devoir social” pèse énormément dans le quotidien des enseignantes-chercheuses tchadiennes et les entrave dans la bonne conduite de leur travail », observe Gaëlle Gillot. Le manque de moyens et d’équipements de base, tels qu’un espace de travail attribué où elles se sentent en sécurité ou des latrines en nombre suffisant et réservé aux femmes, représente également un obstacle majeur.

« La passion et la persévérance dont font preuve les enseignantes-chercheuses au Tchad, malgré des conditions difficiles, forcent l’admiration », confie la coprésidente française. 

L’étude de ces trois axes a mené à quatre recommandations servant de pistes de réflexions et d’applications concrètes au MESRSI. En premier lieu, l’expertise scientifique encourage le gouvernement à améliorer les outils statistiques et à mener des recherches complémentaires sur la question du genre dans l’ESR afin de faire progresser l’offre éducative et le maintien des femmes dans le système. Deuxièmement, elle l’invite à soutenir une gouvernance inclusive et à renforcer le financement des universités et des bourses pour les étudiantes et enseignantes tchadiennes. La troisième recommandation préconise d’améliorer les environnements d’études pour une meilleure égalité des chances d’apprentissage entre les femmes et les hommes. Enfin, les experts enjoignent le ministère à sensibiliser toutes les parties prenantes de l’éducation, de l’ESR et de la société tchadienne sur la question de l’égalité des genres.

Alors que les experts présentent ce 7 février leur travail aux commanditaires du MESRSI, les deux coprésidentes du groupe d’experts se disent pleines d’espoirs quant à la suite. « Cette étude a suscité beaucoup d’intérêt auprès des membres du MESRSI et nous nous sentons écoutées , s’accordent-elles. Avant de conclure : même si le chemin à parcourir est encore très long et incertain, un processus de changement est en cours. »

 

  • Les femmes dans l'Enseignement supérieur et la Recherche au Tchad
    Sous la direction de Sabine Djimouko et Gaëlle Gillot
    IRD Editions / Collection : expertise collective / parution : mars 2024

     

  • Louise Hurel, DCPI - IRD